Et des esclaves nus tout imprégnés d'odeurs...

Die Entführung aus dem Serail

Par Laurent Bury | lun 22 Août 2016 | Imprimer

Il y a désormais au moins deux façons de monter L’Enlèvement au sérail : soit on réécrit entièrement le livret, comme l’ont fait Stefan Herheim à Salzbourg, ou tout récemment Majdi Mouawad à Lyon, avec des résultats plus ou moins effarants, soit on respecte les données de l’intrigue, avec des degrés de kitsch variable, le pire ayant semble-t-il été atteint par Zabou Breitman à l’Opéra de Paris. Au festival de Glyndebourne, le public est à peu près sûr, quoi qu’il arrive, qu’on lui proposera toujours un spectacle de bon goût. Et comme nous sommes en Angleterre, l’équipe artistique a eu la bonne idée de s’inspirer des œuvres du plus célèbre peintre orientaliste britannique, John Frederick Lewis (1804-1876), grand pourvoyeur de scènes de harem aux couleurs chatoyantes. Très loin des cases qu’elle avait dû concevoir pour Alcina à Aix à la demande de Katie Mitchell, Vicki Mortimer a conçu un décor tout en arches mauresques, moucharabiehs et arbustes sortis tout droit d’une miniature persane, et de somptueux costumes reprenant toute la gamme de nuances et de motifs de Lewis. Avec ses eunuques et ses sultanes, cet écrin est superbe à regarder, et renvoie à tout un imaginaire propre aux XVIIIe et XIXe siècles, mais qu’y place David McVicar ? Eh bien, il propose une agréable comédie aux personnages clairement caractérisés, avec quelques moments franchements drôles – une scène Pedrillo/Blonde assez irrésistible, notamment – et quelques moments plus graves – loin de suspendre l’action, « Martern von aller Arten » devient presque un tournant dramatique qui résume et éclaire les relations entre Konstanze et le pacha. Tout cela se regarde avec plaisir, et respecte les données du livret ; ceux qui attendent un regard neuf et personnel, une réflexion aiguë sur les relations entre Orient et Occident iront voir ailleurs.

Si ce côté traditionnel sera diversement perçu selon les attentes des uns et des autres, cet Enlèvement en provenance de Glyndebourne n’en possède pas moins, par ailleurs, d’extrêmement solides atouts sur le plan musical. Citons d’abord la direction alerte et aérée de Robin Ticciati, même si cette vivacité ne permet pas toujours aux chanteurs d’exécuter leurs vocalises avec toute la netteté espérée. L’orchestre de l’Age des Lumières assume pleinement la turquerie de l’ouverture et de l’entrée des janissaires ; sans doute est-ce sur les conseils du chef que plusieurs solistes vocaux ornementent les reprises de leurs airs.

Sur scène, la distribution s’appuie sur cinq personnalités intéressantes et heureusement contrastées. Osmin roux, Tobias Kehrer est une valeur montant du Deutsche Oper de Berlin, où il est Fafner, Sparafucile, Hunding, le prince Grémine ou Daland ; si les ingénieurs du son n’ont rien truqué pour ce DVD, il devrait sans peine impressionner les spectateurs de Bastille lorsqu’il sera Sarastro en janvier-février, en alternance avec son aîné René Pape. Les deux ténors présentent un contraste judicieux, alors même que Pedrillo n’est, pour une fois, pas un chanteur de seconde catégorie, loin de là : après un long séjour en troupe à Innsbruck, Brenden Gunnell commence à interpréter de grands rôles (il sera Huon dans Obéron à Munich en juillet 2017), et ce n’est que justice car son timbre a les couleurs et la vaillance nécessaires. Face à lui, on découvre en Belmonte un chanteur connu dans un tout autre répertoire : après La Traviata à Reims ou Rigoletto à Limoges, après Les Barbares, Herculanum ou Dante pour le Palazzetto Bru Zane, Edgaras Montvidas montre de quoi il est capable dans Mozart. Loin d’une certaine approche allemande, défendue notamment par Daniel Behle à Aix l’été dernier, le ténor lituanien aborde cette musique d’une voix puissante et vibrante, dans un style extroverti qui n’a rien d’éthéré. Quant aux dames, aux côtés de Mari Eriksmoen, dont le suraigu semble arraché de façon fort peu orthodoxe, au contraire d’un extrême grave plus facilement atteint, on est ravi d’entendre enfin une Konstanze qui n’est pas une soubrette hâtivement reconvertie : Sally Matthews est la perle rare qui unit à l’indispensable maîtrise de la colorature un timbre riche de grande dame, qui lui vaut d’être régulièrement invitée à La Monnaie, où elle devrait être en novembre prochain une somptueuse Comtesse de Capriccio. On pourrait s’étonner de voir que le rôle parlé de Selim a été confié à un acteur français, le Toulousain Franck Saurel : si son allemand évoque parfois davantage Francis Blanche que Curd Jürgens, son interprétation sensible et sa virile prestance rendent plus que jamais compréhensible la tentation de Konstanze. Ce n'est peut-être pas un hasard si le boîtier du DVD nous le montre embrassant la belle Espagnole...

 

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