A l'aube de la renaissance de l'opéra français.

Henry VIII

Par Jean Michel Pennetier | sam 13 Octobre 2018 | Imprimer

Voulu par Napoléon III mais inachevé du fait de la défaite de 1870, le Théâtre Impérial de Compiègne, œuvre de Gabriel-Auguste Ancelet, dut attendre la fin des années 1980 pour être terminé par Renaud Bardon (connu comme co-responsable de la reconversion de la gare d’Orsay en musée). On devra cette résurrection à Pierre Jourdan qui, à partir de 1987 et au travers de l’association « Pour le Théâtre impérial de Compiègne » mène la campagne pour la restauration.  À la suite, il crée une autre association, « le Théâtre Français de la Musique », qui sera responsable de la programmation des spectacles. La salle est inaugurée le 21 septembre 1991 avec une rareté bien oubliée, le Henry VIII de Camille Saint-Saëns. Le pari est audacieux, car l’ouvrage est un peu aride, long (même si le ballet est coupé), moins séduisant à l’oreille que le classique Samson et Dalila. Saint-Saëns y fait un usage habile et discret des leitmotive, utilise quelques effets archaïsants pour donner une couleur « Renaissance » et renouvelle globalement le modèle en vogue du grand opéra. L’ouvrage est également politique : la loi sur le divorce sera en effet votée l’année suivant la création, en 1884 (et Saint-Saëns en profitera). A Compiègne, le spectacle est accueilli par un triomphe, auquel n’est tout de même pas indifférent la surprise de découvrir un superbe et vaste théâtre (la scène est aussi large que celle du Châtelet) et l’une des plus belles acoustiques qui soit. Et puis, il y avait un sacré cocktail !

Le rôle-titre est dévolu à Philippe Rouillon qui en a la prestance et l’autorité naturelle. La voix n’éprouve aucune difficulté à servir cette partition, l’émission est homogène, et la diction impeccable. L’air « Qui donc commande ? » au répertoire de quelques barytons curieux, a rarement été aussi bien servi. À ses côtés, Michelle Command est une Catherine d'Aragon tout aussi remarquable vocalement (et encore plus impressionnante in vivo) qui transforme en morceau de bravoure la grande scène du Concile (« Rendez-moi l'époux que j'aime »). Malheureusement, et comme le reste de la distribution, la diction est peu claire. L’Anne de Boleyn de Lucile Vignon ne joue pas dans la même catégorie : les moyens sont insuffisants pour apporter le supplément d’âme et d'énergie, attendu par exemple dans ses duos avec Catherine. Ce n’est pas le cas du Don Gomez de Feria d’Alain Gabriel, d’une prestance plus convaincante, mais malheureusement très fâché avec la justesse. Les seconds rôles sont globalement bien tenus.

Les Chœurs du Théâtre des Arts de Rouen sont vaillants à souhait. Sous la baguette professionnelle, à la fois énergique et attentive d’Alain Guingal, l’Orchestre Lyrique Français, créé semble-t-il pour l’occasion, est d’un bon niveau. La production de Pierre Jourdan est classique dans la forme, les scènes de foules étant un peu négligées. Pour mémoire, la production sera reprise à Barcelone pour Montserrat Caballé. La captation vidéo accuse son âge, avec notamment un son de qualité moyenne.

Avec cet Henry VIII, Pierre Jourdan inaugurait une quinzaine d’années de programmation passionnante, à la découverte d’ouvrages lyriques français parfois rarissimes. Cette aventure devait s’achever brutalement lorsqu’en mai 2007, le Conseil général de l'Oise, représenté par son responsable de la culture, arbitre de foot amateur, réduisit brutalement sa subvention (il se disait à l’époque qu’il s’agissait d’une punition envers la ville de Compiègne qui avait « mal voté »). Contraint d’annuler sa saison, Pierre Jourdan succomba rapidement à la maladie contre laquelle il luttait. Aujourd'hui, seul l'Opéra-comique a repris le flambeau de cette programmation ambitieuse.

 

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