Cygne et bourdon

Le Conte du tsar Saltan

Par Laurent Bury | jeu 08 Février 2018 | Imprimer

Les opéras de Rimski-Korsakov ont fait la saison dernière une belle percée sous nos latitudes, puisque l’on a pu les voir à Nancy, à Paris ou à Gand, et dans un passé récent, Kitège avait déjà été donné à Amsterdam, Barcelone ou Cagliari. Le signe le plus encourageant vient de ce qu’il s’agissait de productions maison, là où il fallait jadis attendre qu’une troupe d’Europe de l’est apporte ces titres sur nos scènes au cours d’une tournée. Malgré tout, certains de ces opéras restent des raretés extrêmes, et ont peu de chance de s’installer en Occident.

C’est en partie la faute de Rimski-Korsakov lui-même, à cause de son péché mignon, qui le faisait concevoir ses œuvres lyriques comme une défense et illustration de l’inventivité musicale populaire russe. En truffant ses opéras d’airs pseudo-folkloriques, le compositeur a certes créé un style à la fois personnel et national, mais il a du même coup été amené à rogner sur un ingrédient qui pourrait toucher un public plus large : l’émotion, assez chichement distillée au fil d’une oeuvre comme Le Conte du tsar Saltan. Dans ce récit jadis versifié par Pouchkine, on trouve toutes sortes d’archétypes propres aux contes de tous pays : la situation initiale de l’héroïne rappelle celle de Psyché avec ses deux méchantes sœurs jalouses, et la fin, qui voit revenir la malheureuse tsarine injustement exilée, n’est pas si loin de la réconciliation finale du Conte d’hiver de Shakespeare. Pas de grand air dans Le Tsar Saltan, les seuls morceaux étant passés à la postérité étant les différents intermèdes orchestraux et le célébrissime « vol du bourdon » (qui inclut en fait quelques phrases chantées).

Malgré tout, mettre en scène une telle œuvre n’est pas simple, précisément à cause de la composante féerique : difficile de ne pas basculer dans le ridicule lorsque la tsarine et son fils sont jetés à la mer dans un tonneau, quand la princesse-cygne dialogue avec le tsarévitch Gvidon, ou quand elle change celui-ci en bourdon pour qu’il puisse voyager incognito chez son père. Un Tcherniakov transposerait tout cela et perdrait au passage toute une dimension du livret. A Saint-Pétersbourg, on joue le jeu, avec un atout visuel de poids : les décors conçus par Ivan Bilibine (1876-1942). Après avoir illustré le conte de Pouchkine en 1905 et en 1937, ce dessinateur russe fut sollicité en 1936 pour concevoir tout l’aspect visuel d’une nouvelle production du Tsar Saltan créée au Kirov le 20 janvier 1937. Le Théâtre Mariinski a voulu ressusciter ce spectacle, et on lui en sait gré. Le metteur en scène Alexander Petrov respecte la bidimentionnalité naïve des décors de Bilibine, il conserve la somptuosité des costumes, et n’a heureusement pas tenté de rendre réaliste une intrigue qui ne l’est à aucun moment : déplacements stylisés, présence de figurants-accessoiristes, sortes de princes blancs bien visibles, pour permettre tous les instants de magie. On chante bien face au public, et tant pis s’il y a parfois des longueurs, ou des moments où les sentiments des personnages sont assez peu clairement manifestés. Drôle d’idée, de la part des réalisateurs de la captation, que d’avoir inséré pendant les intermèdes orchestraux des extraits d’un dessin animé (soviétique ?) vaguement inspiré de l’esthétique des célèbres boîtes de Palekh ; on se serait sans peine contenté de voir Valery Gergiev diriger son orchestre avec son habituel souci de couleur et avec une ardeur mieux canalisée qu’il y a quelques décennies, du temps où il commençait à faire parler de lui et emmenait sa troupe en tournée à travers le monde.

Côté distribution, une seule star : Albina Shagimuratova, aujourd’hui une des grandes Reines de la nuit, dont la vocalité coïncide à merveille avec celle de la princesse-cygne ; dommage que son costume de volatile ne soit pas aussi enchanteur que celui qu’arborait la créatrice en 1900, immortalisée en une célèbre toile par son mari le peintre Vroubel. Pour le reste, on constate avec satisfaction que le Mariinski continue à recruter des voix solides, à défaut d’être toujours inoubliables. Intéressante découverte en la personne d’Irina Tchourilova, premier prix de l’édition 2014 du concours du Belvedere : on rêve de ce que pourrait donner ce timbre somptueux si une vraie direction d’acteurs l’arrachait à sa placidité (difficile, au premier acte, de sentir la moindre inquiétude chez la tsarine censément angoissée). Du tsarévitch, Mikhaïl Vekua a la silhouette juvénile et la clarté de timbre, à défaut d’une grande séduction ; on s’étonne un peu qu’il ait aussi à son répertoire Hermann de La Dame de pique, mais Gvidon n’est pas un rôle qui exige beaucoup de son interprète. La soprano et le ténor étaient venus à Baden-Baden chanter Tchaïkovski, où les avait accompagnés, en comtesse, Elena Vitman, vrai contralto, mais qui n’a guère d’occasions de déployer toute l’ampleur de ses graves, le rôle de Babarikha n’étant guère développé. Edouard Tsanga est une belle basse, mais le tsar a beau donné son titre à l’œuvre, il a finalement assez peu à chanter. Les autres interprètes profitent de leurs diverses interventions pour afficher une santé vocale tout à fait réjouissante, et le chœur se montre à la hauteur chaque fois qu’il paraît.

 

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