L’image, pourquoi ?

Das Lied von der Erde

Par Laurent Bury | ven 16 Décembre 2011 | Imprimer
 
On ne croit pas faire offense à la mémoire de Kurt Sanderling en disant qu’il n’était pas particulièrement photogénique. Ce n’est d’ailleurs pas ce qu’on demande à un chef d’orchestre, dont la carrière se passe essentiellement dos au public. Dans ces conditions, qu’importe le physique de l’individu qui tient la baguette, même s’il ressemble un peu à Léon Zitrone et qu’il a toujours la bouche entrouverte ? Hélas, les concerts filmés nous offrent immanquablement des plans plus ou moins rapprochés sur celui ou celle qui dirige l’orchestre, et ce document provenant des archives de la BBC ne fait pas exception à la règle. Il ne faut en attendre aucune inventivité particulière en matière d’image. Et ce DVD n’offre même pas la possibilité de suivre la partition au lieu de regarder ces instrumentistes en veste blanche – on est en plein été – qu’une rangée de plantes vertes (artificielles ?) sépare du public debout : eh oui, on est aux Proms… On ricanera de la ringardise de telle coupe de cheveux ou de tel maquillage, et l’on conclura que l’image n’apporte ici pas grand-chose. Encore, s’il s’agissait de séances de travail, il y aurait forcément des choses à apprendre, mais face au « produit fini » que livre au terme des répétitions un BBC Philharmonic Orchestra désormais sur les rails, la question se pose vraiment : l’image, pourquoi ?
 
Cette impression de « pilote automatique » vaut surtout pour la symphonie de Schumann, où Kurt Sanderling se contente d’une battue mollement gracieuse. Avec Mahler, le chef s’anime instantanément d’une vie tout autre et fait sortir l’orchestre de sa réserve, mais la caméra le délaisse hélas au profit de John Mitchinson, auprès duquel Sanderling fait figure d’Apollon. Du début à la fin, un gros plan en contre-plongée ne nous épargne presque rien de la dentition chevaline et du goitre du ténor britannique ; avec un projecteur bien dirigé, on aurait encore mieux distingué le mouvement de sa glotte. Du moins le chanteur a-t-il toutes les notes de cette tessiture redoutable, même si le timbre est assez peu séduisant (oubliez Wunderlich !). Rien de tel à redouter avec la charmante Carolyn Watkinson, mezzo au faîte de sa carrière. Sur le papier, le choix de cette artiste pouvait paraître curieux : celle qui avait été pour Malgoire la Phèdre de Rameau, qui serait le premier Nerone de René Jacobs devenu chef d’orchestre (remplacée par Guillemette Laurens pour l’enregistrement du Couronnement de Poppée), était-elle vraiment taillée pour succéder à tant de grands contraltos ? Dès qu’elle ouvre la bouche, toutes les objections tombent : le timbre somptueux, sombre et chargé d’émotion, est ici parfaitement à sa place. Que manque-t-il ? Un peu plus de sourire dans « Von der Schönheit », un poil plus de grave à certains moments de « Der Abschied ». Broutilles, vraiment, et l’on regrette en l’entendant que la maladie, semble-t-il, ait prématurément interrompu son parcours professionnel.
 
Bref, un Chant de la Terre dont il faudrait ne regarder que les interventions de la soliste, en fermant les yeux (mais pas les oreilles) pour celles du ténor. A noter que le sous-titrage du DVD ne propose pas la VO en allemand, mais impose une traduction en anglais, à laquelle on peut superposer des sous-titres en français, sous la forme d’un épais bandeau noir avec lettrage blanc particulièrement inesthétique, avec des enchaînements abrupts. Autrement dit, un DVD qu’on peut regarder si on y tient absolument, mais auquel un CD aurait peut-être été préférable.


 

 

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