Quand Nabucco fait sens(o)

Nabucco

Par Laurent Bury | mar 21 Août 2018 | Imprimer

Dans un théâtre, au XIXe siècle, alors que les officiers de l’armée autrichienne massés au parterre assistent à une représentation d’opéra, des tracts se mettent tout à coup à pleuvoir dans la salle, lancés par des partisans de l’indépendance italienne. Les premières images de Senso de Visconti ? Oui, mais aussi les dernières du Nabucco mis en scène à Vérone par notre compatriote Arnaud Bernard, production créée l’an dernier et reprise cette année. Bien sûr, Olivier Py avait proposé à Paris une Aida où les Egyptiens et les Ethiopiens étaient remplacés par les Autrichiens et les Italiens ; bien sûr, Stefan Herheim avait montré à Londres des Vêpres siciliennes se déroulant dans un théâtre d’opéra. Pour sa part, Arnaud Bernard n’y va pas par quatre chemins, et c’est carrément la Scala de Milan qu’il installe sur une tournette : l’édifice de Piermarini vu tantôt de l’extérieur, tantôt de l’intérieur, plus un grand bureau, décor assez monumental pour ne pas être écrasé par les Arènes. Les premiers actes de l’opéra opposent donc à la population locale un tyran qui a les traits de François-Joseph, affrontement militaire et violent (là, pour le coup, on serait plutôt dans Le Guépard​), puisque les Hébreux/Italiens sont ici tout sauf des esclaves. La terrible Abigaille ressemblerait presque à Sissi si elle n’était revêtue d’un habit évoquant plutôt la Grande-Duchesse de Gérolstein dans une production à l’ancienne. Le temple que défendent les opprimés, c’est leur Opéra, qui accueille – à partir du « Va, pensiero » – une représentation de… Nabucco, au cours de laquelle la méchante Abigaille, touchée par la grâce, deviendra miraculeusement gentille, touchée par la force du mouvement populaire qui entend la chasser d’Italie, elle et le siens. La transposition n’a en soi rien de bien neuf, mais tout cela est spectaculaire à souhait, avec force déploiement de foules, chevaux, canons, charrettes…

Le spectacle est aussi dans la fosse. Grand défenseur du répertoire italien, le chef israélien Daniel Oren dirige ici kipa sur la tête, et la caméra s’attarde à juste titre sur lui lorsqu’il dirige le bis du « Va, pensiero » : d’abord replié sur lui-même, comme prosterné, on pourrait le croire en prière devant le Mur des Lamentations, mais son corps se détend peu à peu, et il est fascinant de le voir mimer tout ce qui se chante sur la scène, en communion constante avec le chœur, et sans jamais perdre de vue les différents pupitres de son orchestre.

Sur ce plateau, inutile d’espérer trop de raffinement : on est en plein air et l’on chante pour plusieurs milliers de spectateurs qui voient l’action de loin. On fait de grands gestes et on roule des yeux, mais c’est un peu la loi du genre. Applaudie récemment en Lady Macbeth à Lyon, Susanna Branchini fait somme toute plutôt bonne impression : l’entrée en scène révèle un vibrato assez monstrueux, mais la voix se ressaisit ensuite. C’est miracle que cette artiste téméraire, qui cumule les rôles les plus lourds, ne paye pas davantage le prix de cette fréquentation, et puisse encore émettre des aigus piano et à peu près respecter la partition, malgré quelques sons glapis de manière pas toujours très orthodoxe. George Gagnidze n’est pas un Nabucco inoubliable, mais la voix est solide, et la sobriété de son incarnation évite au moins tout basculement dans le mauvais goût. Sa compatriote Nino Surguladze prête à Fenena un relief inaccoutumé, grâce à l’opulence de son timbre, certes, mais aussi grâce à la mise en scène qui rend le personnage beaucoup moins passif que ce n’est souvent le cas. Dans le rôle limité d’Ismaele, Rubens Pelizzari remplit bien son contrat. Rafał Siwek est un Zaccaria doté de l’autorité nécessaire et des graves qui ne le sont pas moins, pour un personnage qui guide l’intrigue depuis la première jusqu’à la dernière scène de ce Verdi de jeunesse.

Dans la vidéographie pléthorique de Nabucco​, ce nouveau DVD saura-t-il se faire une place ? Le spectacle mérite d'être vu, mais le roi des Assyriens a connu tellement de titulaires plus prestigieux, des barytons et même des ex-ténors...

 

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