Dans les reflets du miroir, l’universalité d’un mythe

Orphée et Eurydice

Par Brigitte Maroillat | mar 03 Décembre 2019 | Imprimer

Orphée et Eurydice de Gluck est incontestablement l’histoire d’un regard. Celui d'abord d’un époux qui, manquant à sa promesse, se retourne pour contempler celle qu’il aime et la perd une nouvelle fois alors qu’il venait de l’extraire du Royaume des morts. C’est aussi l’histoire du regard d’un compositeur, Hector Berlioz, qui par admiration pour l’œuvre de Gluck, entreprit en 1859 une synthèse musicale entre deux versions, celle de Vienne et celle de Paris. Deux versants d’une même composition que le maître de la Côte Saint-André a dépouillé de leurs ornementations pour les recentrer sur le drame, celui de la perte d’un être cher et l’impuissance devant la mort, thème éminemment universel. C’est à cette vision berliozienne que le chef Raphaël Pichon et le metteur en scène Aurélien Bory nous invitent dans cette production captée en octobre 2018 à l'Opéra Comique.

On connaît d’Aurélien Bory le goût pour l’art de la mise en espace et de l’expression corporelle dans la recherche du geste, du mouvement, qui se fait sens à travers la danse mais aussi l’art des acrobates de cirque. Dans un immense miroir transparent placé au-dessus de la scène, les personnages se dédoublent également entre deux rives, celle de la vie, et celle projetée des Enfers. Les différents actes se déclinent alors sur ce jeu de miroir. Les personnages ou leurs projections prennent place, dans des mouvements chorégraphiés, au cœur du tableau de Jean-Baptiste Corot, vision d’un Orphée entraînant Eurydice loin de sa mort. Le peintre représente ici un moment suspendu avant qu’Orphée ne se retourne pour contempler son épouse, La mise en scène d’Aurélien Bory confronte cette parenthèse de Corot à l’issue fatale de l’opéra de Gluck. Ainsi, quand l’Orphée interprété par l’envoutante Marianne Crebassa jette ce regard à son épouse, le tableau de Corot reflété sur le miroir se froisse et se dissout littéralement sous nos yeux comme une pellicule en celluloïd, plongeant le héros dans les ténèbres de sa peine et le public dans le noir. La mise en espace met également plutôt bien en lumière le thème universel porté par l’œuvre. Ainsi, dans l’acte III, des champs élyséens, les corps allongés au sol, dans un rond de lumière, des héroïnes et des héros morts semblent refléter à travers le miroir de scène la silhouette ronde de la terre et de l’humanité en son sein, notifiant ainsi que, face à la perte de l’être cher, le souhait puissant de le voir renaître à la vie est un désir qui nous étreint tous.

Au fil des images de la captation sur le vif, le regard de la caméra, resserré au plus près des chanteurs, ne nous permet pas d’apprécier pleinement les effets de scène. Ceux qui ont vu le spectacle à l'Opéra Comique et apprécié son utilisation de l'espace, seront quelque peu frustrés. Quant à ceux qui n'ont pas aimé, ils se diront qu'il est heureux que l'on mette surtout les voix en lumière. Et ici l'émotion est bien vivante et constante dans la musique et dans le chant. La partition de cet Orphée dans la relecture berliozienne est une fusion des styles, entre baroque et romantisme. L’ensemble Pygmalion sous la direction de Raphaël Pichon habite avec fougue et énergie les passages dramatiques aux agitato intenses et puissants et fait preuve d’un lyrisme bouleversant dans les clairs-obscurs romantiques. On sent l’accord parfait entre le chef et son ensemble orchestral qui donne une belle cohérence à une œuvre aux multiples visages. On est également emporté par le dialogue intense du chœur et de l’orchestre, qui parlent ici d’une même voix dans l’écrin d’une pureté intense qui donne le frisson. 

L’émotion est également palpable dans la chair des voix et la première d’entre elle est celle de Marianne Crebassa. Avec une diction impeccable, elle est éclatante de bravoure, notamment dans la grande cadence a cappella exécutée avec puissance et grâce. La mezzo-soprano est impressionnante de maîtrise dans un rôle fait de contrastes, qui nécessite à la fois virtuosité et endurance. Après avoir opté pour la posture prudente du subtil dosage de l’effort, Hélène Guilmette livre une belle et délicate interprétation. Dotée d’un médium solide, elle aborde les notes hautes de « Fortune Ennemie » avec aisance. Sur le plan de l’interprétation, elle est profondément émouvante lorsqu’elle s’éteint pour la seconde fois, emportant avec elle la force de l’amour d’Orphée puisée dans les larmes de sa déchirante douleur. Dans le rôle de l’Amour, annonciateur de l’espoir, Lea Desandre doit d’abord se plier aux exigences de la mise en scène. En lévitation au-dessus de la scène dans le reflet du miroir tendu aux spectateurs, ou accrochée à un cerceau de cirque, la mezzo se retrouve à plusieurs reprises dans la posture d’une acrobate, faisant preuve d’une belle endurance physique. Concentrée sur son périlleux jeu de scène, elle garde toutefois un contrôle vocal absolu, ce qui est une réelle performance. Dans l’émission dense et percutante, et la texture riche de son timbre, il y a du velouté et du sensuel dans cet Amour-là, auquel Orphée ne peut qu’in fine prêter une oreille attentive dans les énonciations des épreuves qui l’attendent aux Enfers.

Dans le reflet du miroir, ce qui nous a été montré dans ce DVD parle essentiellement à l’ouïe. Nul besoin en effet d'un dispositif scénique sophistiqué quand l'émotion est tout entière contenue dans les voix et la partition. On se dit alors qu’une édition CD aurait déja largement suffit à notre bonheur.

 

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