Poppée gonflable

L’Incoronazione di Poppea

Par Laurent Bury | mar 24 Avril 2012 | Imprimer
 
En 2004-2005, l’Opéra de Paris et le Théâtre des Champs-Elysées présentèrent chacun leur version du Couronnement de Poppée, non sans une certaine surenchère dans les effets visuels et autres « trouvailles » de plus ou moins bon goût. Gérard Mortier avait fait venir au Palais Garnier cette production de David Alden, créée à Munich en 1997, ici filmée lors d’une nouvelle reprise à Barcelone ; à Paris, après avoir été en début de saison un Néron à dreadlocks pour David McVicar, Anna Caterina Antonacci y était une Poppea vénéneuse. Une blonde Américaine – qui n’était à Garnier que Drusilla – succède à la brune Italienne, et une mezzo remplace avantageusement en Néron le sopraniste entendu à Paris, mais le spectacle n’a (hélas ?) pas changé. Et à vouloir offrir une Poppée gonflée, on n'obtient parfois qu’une Poppée gonflante.
 
Conformément à l’esthétique des collaborateurs habituels de David Alden, le décor, meublé d’un unique canapé-lit pendant toute la première partie, se compose d’immenses parois mobiles, carrelées ou percées de rangées d’ouvertures, qui cèdent finalement la place à un damier noir et blanc à la Vasarély. Les costumes, très colorés, mélangent les styles les plus divers : à côté de références aux années 1950 ou 1970, Ottone est habillé comme un Belmonte de L’Enlèvement au sérail, les soldats en légionnaires d’Astérix… Dans ce climat de caricature permanente, le principe du « tous pourris » ne laisse guère de place à l’émotion. Et si l’on n’éprouve aucune sympathie pour ces personnages, on se désintéresse vite de l’action. Une fois encore, il y a là trop de gags, trop de pas de danse dès que la musique se fait guillerette. Comme l’avait magistralement prouvé Klaus Michael Grüber à Aix-en-Provence, pour Monteverdi, less is more.
 
Dominique Visse surcharge le personnage d’Arnalta d’intentions ironiques, et sa Nutrice est à peine moins caricaturale. Par chance, il ôte sa perruque de Priscilla Folle du Désert juste avant d’interpréter son ineffable berceuse, mais on a peine à croire en les sentiments maternels d’un tel personnage. En Seneca, Franz Josef Selig offre certes un chant de haute tenue, disciplinant à merveille un timbre qui sait aussi fort bien servir un répertoire beaucoup plus lourd, mais comment sa mort pourrait-elle nous toucher puisqu’il est escorté de ridicules « familiari » déguisés en Tintin et jouant au yoyo ? Le contré-ténor catalan Jordi Domenech défend avec conviction le rôle ingrat d’Ottone, avec son long monologue initial ; son travestissement dans la scène de la tentative d’assassinat est délibérément grotesque.
 
Ruth Rosique est une Drusilla fort bien chantante, mais impitoyablement ridiculisée par la mise en scène. Maïte Beaumont est vocalement une splendide Ottavia, aux imprécations puissantes, mais qui gagnerait à être plus contrôlée ; à sa décharge, on dira que David Alden ne l’aide pas vraiment à conférer de la noblesse à son personnage de souveraine outragée (elle brandit une hache quand elle demande à Ottone de tuer sa rivale !). Très sollicitée dans l’aigu, Sarah Connolly est éminemment crédible en jeune empereur rongé par le désir, d’autant plus qu’elle est l’un des rares protagonistes pris au sérieux par la production. Habituée aux rôles travestis, la mezzo irlandaiseest un régal à entendre, après divers falsettistes plus ou moins à leur place. Ce Nerone en tunique brodée, drapé dans de superbes étoffes indiennes – comme Noureïev dans ses dernières années –, trouve là une de ses meilleures interprètes. Vamp toute de blanc vêtue ou gainée dans le fourreau noir d’une très vénéneuse Méduse, Miah Persson met au service de Poppée des intonations caressantes et une voix d’un format qui, sans être toujours très caractérisée, se marie agréablement à celle de son amant.
 
Du clavecin, Harry Bicket dirige une version très complète de la partition, mais sans grande personnalité, en dehors des éternuements, hoquets et autres facéties qui interrompent les récitatifs, sans doute à la demande du metteur en scène ; n’aurait-il pas mieux fait de veiller à ce que certains chanteurs émettent plus proprement leurs vocalises ?
 
 

 

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