De Madrid via Tokyo...

Turandot

Par Clément Taillia | lun 07 Septembre 2020 | Imprimer

« Puis'-kong-kong-pran-pa, Ça-oh-râ, Ça-oh-râ... Ça-oh-râ toujours l'air chinoâ ! » Bob Wilson avait peut-être en tête ces couplets de la tasse chinoise dans L’Enfant et les Sortilèges de Maurice Ravel quand il préparait sa production de Turandot : l’épure des décors, la géométrique des costumes, la prédominance des couleurs froides évoquent certes une Asie moins chinoise que japonisante. Peu importe au fond : Giacomo Puccini lui-même n’a pas composé son dernier opéra en ethnologue, et l’on ne saurait mettre en cause la cohérence du travail de Wilson, dans lequel l’influence du Nô et du Kabuki se manifestent presque toujours. Mieux, force est de constater que cette esthétique fonctionne ici très bien. Au-delà de sa beauté plastique, qui offre, dès la scène d’ouverture glaçante, des images d’une grande beauté, le spectacle a de la lisibilité (au prix, parfois, d’un certain manichéisme dans les choix des couleurs des costumes : Turandot rouge sang, Calaf immaculé…), de l’élégance, et même une certaine drôlerie, bienvenue dans la scène de Ping, Pang et Pong qui, lors des représentations madrilènes ayant fait l’objet de la présente captation, ne se doutaient pas qu’ils seraient rebaptisés Jim, Bob et Bill lors de la reprise de la production à Toronto.

A Madrid, c’est aussi un casting mémorable qui fait de ce DVD une des toutes meilleures versions récentes de Turandot. Timbre d’airain et technique d’acier, habituée d’Isolde et d’Elektra, Irène Theorin n’est pas mise en difficulté par le format impressionnant du rôle éponyme. Mais non contente d’assumer crânement l’ambitus de la partition, elle en épouse aussi les contrastes et les subtilités, s’autorisant, dans « In questa reggia », des nuances trop rarement entendues de la part d’autres chanteuses qui, trop occupées à négocier les notes, négligent les mots et le personnage. Gregory Kunde lui apporte une réplique étonnante et saisissante : ce sémillant sexagénaire continue d’afficher une santé vocale inaltérable à mesure qu'il aborde des répertoires de plus en plus lourds. La longueur du souffle, la facilité des aigus, la clarté du timbre, à peine altérée par la largeur du vibrato, lui donnent encore toutes les cartes pour camper un Calaf presque juvénile, traversant « Nessun dorma » comme si de rien n’était. Yolanda Auyanet chante régulièrement Norma, Elisabetta (Don Carlo), Leonora (Il Trovatore) : cela fait-il d’elle une soprano trop imposante pour la douce Liu ? Elle prouve à chaque instant le contraire, pliant sa voix chaleureuse au gré d’une technique lui permettant les piani les plus extatiques comme les éclats les plus fervents. Si tout le reste du casting est à l’avenant de ce trio sans faille, il faut mentionner en particulier la présence émouvante d’un autre grand rossinien dans ce Puccini, en la présence de Raúl Gimenez en Altoum.

Dans la fosse, Nicola Luisotti vise juste et droit : sa direction exalte les couleurs de l’orchestre et met en valeur les chœurs (excellents !) sans sacrifier la progression dramatique de l’intrigue, porte le drame en évitant grandiloquence et affects… en somme, du Bob Wilson version chef d’orchestre !

Puccini : Turandot (Teatro Real - Madrid) from Bel Air Classiques on Vimeo.

 

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