Nun denn, allein ! (streaming)

Elektra (streaming) - Vienne (Staatsoper)

Par Yannick Boussaert | mer 03 Juin 2020 | Imprimer

A l'occasion de la rediffusion en streaming de Elektra  (visible mercredi 3 juin à 19h00 et pour 24 heures), nous vous proposons de relire ci-après le compte rendu de la représentation du 7 avril 2015.


« Nun denn, allein ! » (Eh bien , seule), ce court aparté d’Electre pour elle-même, juste avant le retour d’Oreste, pourrait très bien résumer les représentations de l’opéra de Richard Strauss qui se tiennent à l’Opéra d’Etat de Vienne. L’épisode des Atrides devait créer l’événement dans la capitale autrichienne : nouvelle production d’un opéra en langue allemande et surtout prise de rôle attendue de Nina Stemme en fille d’Agamemnon. Las, une production morne et peu lisible et une direction musicale bruyante et sans nerf auront gâché la fête.

« Allein » (seule) parce qu’en quelques mots, Nina Stemme impose déjà une parfaite maitrise de ce rôle assassin. Chantés piano, presque langoureusement, comme en écho aux « allein » du premier monologue abordés eux aussi avec douceur, la soprano suédoise s’approprie son personnage d’une manière toute personnelle : « le texte est splendide mais trompeur, c’est si simple de la jouer comme une folle-furieuse à idée fixe  » nous confiait-elle fin janvier dernier alors qu’elle préparait le rôle (voir interview).  Les multiples facettes, elle les cherche, s’en saisit et les porte : son Electre est moins folle et maniaque que froide et déterminée au point d’en devenir inquiétante. Bien entendu la puissance et le souffle sont au rendez-vous quand il le faut. Le monologue d’entrée n’entame pas ses moyens et Clytemnestre sera lardée d’aigus tenus et meurtriers comme il se doit. Certes, des Electre de qualité ce n’est pas ce qui manque : Iréne Theorin à Anvers, ou encore Christine Goerke à Londres l’été dernier. Nina Stemme est d’emblée de ce niveau, surpassant la première par l’aisance, la seconde par la beauté et la rondeur du timbre sur toute la tessiture.

« Allein, wie ganz allein » (seule, ah toute seule) parce que l’entourage artistique n’est pas de ce niveau. Uwe Eric Laufenberg place l’action au sous-sol de la maison des Atrides. On y accède par un paternoster. A jardin une douche où les servantes de la maison lavent des femmes craintives du sang dont elles sont maculées. Un tas de charbon à l’arrière plan. A cours un simple pan de mur. On entre et on sort des coulisses, le lieu n’est pas clos. D’ailleurs toute la maisonnée, des chiens, et même un ballet final conduit par Electre, y viendront. Chrysotémis attifée en robe blanche, mi- écolière mi- mariée, passe son temps à aller de droite et de gauche, pendant qu’Electre se réfugie sous la douche ou tient sa position autour de la valise des reliques de son père : la hache bien sûr et un costume militaire. Sommes-nous dans une Vienne d’après-guerre en quête de réconciliation ? Mais dans ce cas, en quoi la parabole des Atrides est-elle signifiante ?

Quelques éléments interpellent toutefois, comme l’habit d’Electre en costume masculin jusqu’à l’arrivée du frère. Dans une embrassade moins fraternelle qu’incestueuse, il la dépouillera de ces attributs, pour révéler une robe, noire forcément. Cela entrainera la suite logique : honte de la sœur qui se rappelle être fille de roi, et, symboliquement le flambeau de la vengeance passe de l’une à l’autre. C’est la plus belle scène de cette représentation, où tous fusionnent dans un moment de théâtre privilégié.  Electre, reste condamnée à l’inaction, jusqu'à ce qu’elle devienne maitresse de l’allégresse quand elle dirige le ballet de la maisonnée libérée, ce, pendant que les morts et des images psychanalytiques défilent dans le paternoster. Ces éléments, s’ils éveillent l’intérêt en premier lieu, ne rentrent pas dans un ensemble plus cohérent et la soirée se déroule dans un enchainement assez répétitif sans être relevé par la direction d’acteur, pour le moins sommaire.


Nina Stemme (Elektra) © Michael Pöhn

« Allein » enfin, parce que la direction de Mikko Franck ne soutient guère le drame. Copieusement hué lors des premières représentations, il semble qu’il ait quelque peu adouci les partis qu’il avait pris initialement. La première organisait la masse orchestrale entre retenues et moments d’explosion, rythmes lents, et soudainement rapides. Ce quatrième soir, tout est plus lisse, uniforme dans le son et les tempi. Maigre consolation, cette lecture colle à la scène. Mais certains pupitres – les percutions notamment – mis en avant de manière incongrue, finissent de dérouter. Enfin, en refusant jusqu’à la toute fin la construction d’une tension théâtrale, il achève par des points d’orgues trop longs sur les accords finaux, entrainant un léger décalage entre ses cuivres.

Le reste de la distribution propose des bonheurs divers. Gun-Brit Barkmin, en remplacement d’Anne Schwanewilms initialement prévue, corrige quelque peu les défauts qui émaillaient sa performance de Londres l’été dernier. Anna Larsson brille plus par sa tenue scénique que par son chant. Sa composition de vieille femme qu’on déplace en fauteuil alors qu’elle peut parfaitement marcher est particulièrement réussie. Fourbe, elle étreint faussement sa fille à la fin de leur scène, avec un regard vers le public glaçant. Vocalement, elle fait partie de ces Clytemnestre plus à l’aise dans le haut que dans le bas de la tessiture, avec les soucis que cela occasionne. Falk Struckmann est en revanche un Oreste plus que convaincant : autorité, puissance, accents doux ou vindicatifs… la palette est complète. Le ténor de caractère Norbert Ernst régale enfin dans la courte scène d’Egisthe, morgue, mordant et mort parfaitement crédibles. Sans entrer dans le détail, le reste des seconds rôles apporte toute satisfaction.

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