De chair et de sang

Elektra - Toulouse

Par Thierry Verger | dim 27 Juin 2021 | Imprimer

Elektra est un opéra tellurique. Il est celui d’une démesure incontrôlable ; les forces convoquées  échappent à ceux-là mêmes qui les mettent en branle. Prenons le duo Chrysothémis-Elektra qui précède la danse conclusive et la mort d’Elektra : c’est un exercice de funambule où, pendant ces minutes folles, l’on ne sait jamais si les éléments déchaînés ne vont pas engloutir ceux qui en sont à l'origine. Elektra, de ce point de vue, n’a plus d’autre choix que de mourir. Elle a comme perdu le contrôle d’elle-même, épuisé, dans tous les sens du terme, son énergie dévastatrice. Il ne lui reste plus qu’à s’éteindre comme une flamme meurt à court d’oxygène. Et le spectateur, happé par cette vision d’un volcan en éruption, assiste, pantelant, à l’extinction finale, saisi par un tel déchaînement de passions.

Voilà le premier sentiment au sortir de la première à Toulouse qui inaugurait Elektra au théâtre du Capitole ; les précédentes productions se tenaient à la Halle aux Grains, pour la simple raison que l’orchestre de ce Strauss-là, fort de plus de 120 musiciens, ne tenait pas dans la fosse. L’idée fut donc de le placer en fond de plateau derrière un rideau translucide et décoré d’une fresque dont nous reparlerons, de couvrir la fosse et ainsi de placer les protagonistes à portée de souffle de la salle. Décor très ramassé, qui dit tout et surtout l’omniprésence du père, Agamemnon, héros déchu, idole déboulonnée, martyr amputé, dont l’immense statue gît de travers en milieu de scène et empêche par son volume tout mouvement : nul, ni ses filles, ni sa veuve, ni celui qui l’a remplacé dans la couche de celle-ci ne peut se mouvoir sur scène sans trébucher sur ce cadavre de bois, dont la tête est ceinte d’une couronne de pointes, bien plus redoutables que les épines car celles-là ne blessent pas, mais elles tuent. Egisthe trébuchera sur ce billot de bois,  préfigurant ainsi la fin tragique qui le guette.

Phil Meyer réalise là un travail d’une superbe intelligence ; et l’harmonie avec les costumes de Christian Lacroix donne un sens implacable à la vision voulue par Michel Fau : c’est une Elektra de chair et de sang qui s’offre à nos yeux. Les deux couleurs rouge et chair traversent l’espace et le temps en des variations qu’il faudrait toutes décrire. Le sol est jonché de mares de sang, comme les coulées de lave d’un volcan à peine rendormi. Le cadavre de chair d’Agamemnon, figuré ici par une sculpture de Phil Meyer, donne la teinte à la robe de sa fille Elektra qui cherche à se confondre, à se fondre en lui. En regard, le carmin de la tenue de Clytemnestre (non seulement la robe, mais la cape, mais les ongles, mais les cheveux !) est associé en permanence au rouge omniprésent sur le rideau translucide qui sépare de l’orchestre et nous figure un enfer de lave et de pleurs. Quelques transitions d’éclairages superbes (signés Joël Fabing) renvoient vers la couleur de chair comme lorsqu’à la fin de leur duo, la fille se saisit soudainement de la robe de la mère, lui rendant pour quelques instants l’humanité que ses filles ont toujours vainement cherchée chez elle.

Il faudrait sans doute revoir plusieurs fois cette production pour en estimer toutes les trouvailles, tant elles sont nombreuses et discrètes ; il y a très peu de mouvements, car il y a très peu de place sur scène pour se mouvoir, mais le tourbillon est dans les têtes et il ne cesse jamais.

La tragédie se joue lentement : dès le premier accord, le tempo est indiqué : il sera lourd, sourd et pesant. La représentation s’étire sur presque 120 minutes avec des accrocs dans les rythmes qui font frémir. Ainsi les deux derniers mots de Chrysothémis (« Orest, Orest ! ») sont-ils accompagnés d’un train d’accords au ralenti extrême, alors que, quelques minutes auparavant, ce fameux rideau translucide s’était soulevé pour faire enfin apparaître dans toute sa splendeur le personnage principal : cet orchestre qui nous avait tout à la fois étourdi et assourdi. Ce que nous avons aimé dans la direction de Frank Beermann, c’est qu’il a pris position : ne rien céder au torrent de haine et d’amour, de sang et de chair, en prendre et en revendiquer une part prépondérante. Hommage à l’orchestre qui s’est tenu à la hauteur d’une partition si ambitieuse.

Ricarda Merbeth, qui a délaissé définitivement le rôle de Chrysothémis, est une Elektra inébranlable. Une solidité dans le jeu, une expressivité du visage (quels yeux !) et même, si l’on peut parler d’aisance pour un tel rôle, une facilité dans l’approche des folles difficultés de sa partie. Son monologue initial a manqué quelques instants de médium (les graves y étaient, quant aux aigus, on sait qu’ils sont sa force), mais très vite l’ensemble de la palette s’est retrouvée. Il n’est pas trop de dire que Ricarda Merbeth est aujourd’hui une Elektra majeure du circuit (Vienne l’entendra cet automne sous la direction de Daniel Barenboïm). Nous nous souviendrons longtemps de son « Allein, Weh !, ganz allein », surgi des entrailles de la terre.

Nous voyions pour la première fois Johanna Rusanen. Il nous a rarement été donné d’entendre une telle puissance dans la voix de Chrysothémis, dont le rôle, plus court certes qu’Elektra, est plus extrême dans certains passages. Cette soprano, aux airs de Renata Scotto et qui nous vient de Finlande s’intéressera sans doute un jour au rôle-titre ; elle en a les capacités vocales.


Clytemnestre © Mirco Magliocca

Violeta Urmana campe une Clytemnestre époustouflante de vérité. Elle nous fait passer, grâce à la souplesse d’une voix dont les graves nous font encore frémir, par tous les états d’âme d’une mère qui ne réussira jamais à reconquérir sa fille. Urmana, grande dame de la soirée. L’Oreste de Matthias Goerne est sombre, tellement sombre : il s’acquitte de sa tâche comme d’une plaie dont il ne sait s’il en sortira vivant. La plénitude des graves est enthousiasmante. Le ténor de Frank von Aken en Egisthe est vaillant et viril ; il tranche avec les Egisthe falots qu’il nous a été donné de voir. Ne pas oublier les servantes, présentées comme un essaim tout de noir vêtu, prêt à fondre sur sa proie dès que celle-ci sera au repos.

Première oblige : saluts complets avec Meyer, Lacroix, Fabing et Fau sur scène, chacun cherchant à ne pas trébucher sur la figure du père…

 

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