Un sublime antidote aux afflictions du monde

Emiliano Gonzalez Toro, Zachary Wilder : a room of mirrors - Paris (Gaveau)

Par Brigitte Maroillat | sam 26 Mars 2022 | Imprimer

Emiliano Gonzalez Toro et Zachary Wilder nous ont fait récemment l’offrande d’un disque lumineux, en jeu de miroirs exprimant les passions et vertiges émotionnels du chant italien. Ouvrant l’ère du premier baroque, cet enregistrement a suscité une onde d’enthousiasme des plus communicatives et l’envie de découvrir la prestation in vivo. Et le mets musical raffiné que les deux artistes nous ont concocté sur la scène de la Salle Gaveau fut, en effet, particulièrement savoureux. Dans le prolongement du disque, le programme présenté ne réunit que des œuvres italiennes de la fin du XVIe siècle et de la première moitié du XVIIe siècle. Le résultat est superbe tant chacun, chanteurs et instrumentistes,  se sont viscéralement et totalement impliqués dans ce répertoire aussi rare que précieux.

Non sans avoir préalablement eu une pensée émue pour l’Ukraine (« Nous mesurons la chance d’être ici ce soir avec vous, alors que dans d’autres lieux, il n’y a plus de concert, plus de salle, plus d’artistes »), les ténors Emiliano Gonzalez Toro et Zachary Wilder ont présenté, en véritable maitres de cérémonie de la soirée, chaque pièce du programme avec un élan et un abattage à l’image de la rythmique endiablé du répertoire abordé.  Vocalement, les chanteurs ont littéralement enflammé de leurs timbres élégants et voluptueux ces belles pièces de la première ère baroque. Avec une précision d’orfèvre, Les deux interprètes cisèlent les notes et donnent corps et couleurs à l’infinie variation des sentiments mis en exergue dans ces œuvres avec une sensualité frémissante. Zachary Wilder est l’incarnation même de  la langueur insatisfaite et de l’ironie mordante dans « La vecchia innamorata » de Biagio Marini, en habitant toutes une palette d’intentions pour être tour à tour la vieille, le jeune amant, et la jeune promise. Il démontre par là même qu'au delà de son talent il est aussi un acteur accompli. Et c’est à l’unisson que les deux ténors dépeignent deux coeurs amoureux enchainés par leur passion qui semblent se réjouir d’être ainsi captifs l’un de l’autres dans la ciaccona « Mai non disciolgasi » de Gregori, aussi réjouissante pour l’auditoire qu’elle est techniquement complexe pour les interprètes.

En peintres subtils et élégants des émotions humaines, Emiliano Gonzalez Toro et Zachary Wilder confèrent à  l’écriture déploratoire, sombre et extatique des quatre mélodies de Sigismondo d’India une lumière inattendue qui contraste avec l’expression affligée trop souvent entendue dans ce type de répertoire. Le point d’orgue de ces pièces est sans nul doute le Dialogo della rosa dont la beauté est sublimée par la grâce de deux timbres unis dans un tendre et délicat dialogue. Dans le dernier air, du programme « Folgori giove » de Sabatini, les deux voix sont comme possédées et envoûtent littéralement. 

Emiliano Gonzalez Toro relève quant à lui le défi avec brio de diriger les musiciens tout en chantant avec une décontraction et une assurance à toute épreuve. Tant par son travail de recherche que par sa direction et son interprétation, il atteint un haut degré d’exigence et de qualité, qui est l'empreinte même de l’ensemble I Gemelli. Les musiciens ont donné le meilleur d’eux même en cette soirée, et occupé pleinement la scène comme protagonistes à part entière.  La « Folia echa mi señora » d’Andrea Falconieri, pièce entièrement instrumentale est interprétée avec une belle énergie.

Voix et instruments se répondent dans une palette de couleurs et d’expressions richement contrastées. Les « reflets symétriques de ce jeu de miroir », pour reprendre l’expression d’Emiliano Gonzalez Toro,  est une sublime ode à la gémellité. Les insondables  soubresauts  du cœur si bien incarnés par deux voix emportent au-delà de nos horizons quotidiens. Plus qu’un programme réussi, ce concert est un plaisir irrésistible et un antidote aux afflictions du monde. Quand des artistes laissent une telle empreinte, c’est qu’ils ont fait entrer la lumière.

 

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