Pesaro tyrolien

Ermione - Erl

Par Jean-Marcel Humbert | ven 13 Juillet 2018 | Imprimer

On sait le goût de Gustav Kuhn pour le répertoire rossinien, qu’il défend à Erl année après année. C’est lui déjà qui, le 22 août 1987, dirigeait à Pesaro la recréation mythique d’Ermione, avec Horne, Caballe, Merritt et Blake, dont une captation de la RAI visible sur YouTube rend l’atmosphère électrique mais souvent déconcertante, et montre – à l’instar du Trouvère – à quel niveau de difficulté se situent les quatre premiers rôles. Par la suite, quelques versions de concert et de rares productions scéniques ont confirmé cette première impression. La distribution de ce soir, qui reprend celle de l’excellent Semiramide de l’an dernier, laisse bien augurer de cette production phare de la 20e édition du Tiroler Festspiele d’Erl.

Dès les premières mesures de l’ouverture mêlée de chœurs, on comprend l’intérêt de cette partition particulièrement novatrice. Les chœurs, disposés le plus souvent en gradin de chaque côté de l’orchestre, sont splendides de bout en bout de la représentation. La direction de Gustav Kuhn montre une connaissance parfaite de la partition, dont il sait mettre en valeur les contrastes grâce à des nuances raffinées et des tempi affirmés. La production scénique de Peter Hans Felzmann, dans le genre années 50, n’est pas désagréable à regarder une fois admis le côté kitsch et péplum, d’autant que les costumes assez mêlés de Karin Waltenberger sont bien dans l’esprit maison tout en évitant les jupettes « à la grecque ». La coiffure et le costume d’Andromaque, notamment, font irrésistiblement penser à Anne Baxter dans Les Dix Commandements, dénudée sous une tunique transparente. La mise en scène de Furore di Montegral est plutôt souple et fluide, permettant de rendre l’action fort claire, ne seraient ces curieux doudous blancs d’enfants colériques façon Jérôme Mesnager que chacun trimballe pendant tout le spectacle, et qui, selon les bruits de couloir, représenteraient « l’alter ego des protagonistes »… Mais aucun spectateur n’en aura compris le pourquoi du comment, et il est toujours un peu frustrant de se voir imposer sur scène des éléments incompréhensibles du commun des mortels dont le spectacle aurait tout aussi bien pu se passer, y gagnant ainsi en lisibilité. D’autant que l’absence d’Astyanax complique un peu la donne.


Maria Radoeva (Ermione) et Ferdinand von Bothmer (Pirro) © Photos Xiomara Bender

Le plateau, de son côté, est tout à fait remarquable, car il allie les qualités vocales des protagonistes à un jeu théâtral très convaincant et à des plastiques de vedettes hollywoodiennes. Maria Radoeva, qui avait été la remarquable Semiramide de l’an passé, joue une Ermione qui s’impose dès le début de son duo avec Pirro (« Non proseguir »), et continue tout au long de l’œuvre à imprimer la force de ce personnage perdu par l’amour et fait de séduction, de douleur et de violence. Elle n’est pas comme tant d’autres une actrice jouant un personnage, elle incarne parfaitement  les sentiments contrastés de l’héroïne. Côté vocal, la voix est pleine et sans passage sur toute la tessiture, avec des graves magnifiques, et elle n’a nul besoin de truquer, en ajoutant comme beaucoup des respirations, les envois de notes aiguës qui percent l’air avec violence sans être jamais stridentes. Une apparente facilité lui permet de vocaliser sans alléger, ce qui ajoute encore à la puissance psychotique du personnage, notamment dans son air final.

Dans un autre registre, Svetlana Kotina est une Andromaca évidemment plus effacée, mais dont le beau mezzo est parfaitement adapté au rôle ; elle y exprime tous les tiraillements et les hésitations dans sa cavatine « Mia delizia ». Face à elle, le Pirro de Ferdinand von Bothmer est plus équilibré vocalement qu’avec Hermione. En effet, il joue plus dans les nuances que dans les effets pyrotechniques, notamment dans son air de l’acte I (« Balena in man del figlio »), jusqu’à se laisser parfois surprendre par des violences orchestrales. Il laisse à Lurie Ciobanu la part belle de développer les fureurs d’Oreste d’une des voix masculines les plus intéressantes de la soirée, forte, incisive et variée à la fois, propre à personnifier la violence d’un personnage excessif dès son air d’entrée (« Reggia abborita ! ») jusqu’à son magnifique « Che sorda al mesto pianto », menant dans cette production à son suicide final sur le corps sans vie d’Ermione. Dernier ténor de l’œuvre, Hui Jin, aux aigus scintillants, est tout aussi remarquable en Pilade, et prêt à aborder des rôles plus importants. Giovanni Battista Parodi est particulièrement convaincant en Fenicio, et le reste de la distribution d’une égale qualité. Une représentation exceptionnelle brillant également par la cohésion de tous les interprètes.

 

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