Ça commence fort !

Falstaff - Berlin (Staatsoper)

Par Thierry Verger | mar 01 Janvier 2019 | Imprimer

2019 débute de la plus belle des manières au Staatsoper de Berlin. En choisissant la dernière représentation d’un Falstaff qui avait déjà marqué en 2018, l’institution Unter den Linden pose un magnifique jalon au début d'une année qui s’annonce tonique, à commencer par la création mondiale dans les prochains jours d’un très attendu Violetter Schnee de Beat Furrer avec Anna Prohaska.

C’était donc la dernière d’une courte série de représentations de ce qui fut à la fois la prise du rôle-titre par Michael Volle et une première pour le maestro Barenboim. Comme ultime clin d’œil à une partition qui n’en est pas avare, les protagonistes nous auront livré avec une confondante aisance (la pression n’est évidemment pas la même qu’un soir de première) une copie dont on peut penser qu’elle marquera par son intelligence et son aboutissement. Mario Martone s’était déjà approché de Falstaff au TCE en 2008. Aujourd’hui, 50 ans après mai 68, il voit notre société clivée plus que jamais et l’affrontement de deux mondes que tout semble opposer mais dont le final nous ouvrira la perspective qu’ils ne sont peut-être pas irréconciliables.


© Matthias Baus

Sir John Falstaff est le maître d’une drôle de maisonnée où les hippies vivent en parfaite intelligence avec blousons noirs, squatters, graffeurs, anars, tout ce petit monde interlope se complaisant dans un parfait entre-soi. De l’autre côté, c’est le monde ultra sophistiqué des Ford. Tout y est luxe et volupté : un spa où la naïade Nannetta évoluera deux actes durant en bikini, moult serviteurs qui s’affairent et lorsque Pistola et Bardolfo, tout de cuir vêtus, passeront les barrières de sécurité pour s’approcher de Ford, un vent de panique saisira la gentilhommière et tous rentreront aux abris... C’est sur cette opposition des deux univers que Martone a structuré l’ensemble ; avec en sus l’idée que finalement ces deux hémisphères d’un même monde pouvaient se retrouver (III, 2) autour d’un plus petit dénominateur commun essentiel que seraient l’amour, la vérité et...la bonne chair. Au final, ne sont pas démasqués uniquement ceux que l’on croit. Certes Sir John reçoit sa correction qu’il sait certainement bien méritée mais les couples Fanton-Nannetta et Alice-Ford brisent eux aussi le masque et redécouvrent l’innocence des sentiments amoureux.

La réussite aboutie de cette représentation tient autant par l’excellence des individualités que par l’homogénéité de l’ensemble. On connaît les multiples difficultés rythmiques de Falstaff. Que ce soit le quatuor féminin ou les ensembles (comme celui à 9 voix au final du I) la précision est de rigueur et tout s’enchaîne avec brio. Il faut dire que dans la fosse , Daniel Barenboim à la tête d'une Staatskapelle de gala s’emploie, veille sur chacun, attentif à chaque détail de la fosse et de la scène. L’orchestre est en tout point somptueux, aux couleurs d’une infinie richesse. Il traduit à merveille l’intelligence de la lecture que propose le maestro. Son art de doser la puissance de la bête en fosse est subjuguant. On est toujours dans l’équilibre parfait. Ça n’est jamais trop, ça n’est jamais trop peu. 

Le plateau vocal est irréprochable ; là encore, au-delà des individualités qu’il conviendra de saluer comme elles le méritent, c’est l’homogénéité de l’ensemble qui frappe et saute aux yeux...et à l’écoute, à l’exemple des commères, joyeuses et complices et presque innocentes. Tout semble facile entre elles tant elles se jouent des innombrables chausse-trappes de la partition. Elles ont chacune une forte personnalité et il le faut pour tenir tête à un orchestre trépidant. 

La Mrs. Quickly de Daniela Barcellona est impayable en vamp prête à tout pour s’acquitter de sa partie. Même si le vibrato s’est invité subrepticement au III, elle nous gratifie d’une voix chaude et ensorceleuse ad hoc. Katharina Kammerloher joue bien le jeu de Mrs. Meg Page et complète valablement le quatuor féminin dominé par la Nannetta de Nadine Sierra et l’Alice de Barbara Frittoli. Celle-ci fait montre de toute sa classe, son élégance, sa prestance, présentes dans le jeu et dans la voix d’une grande noblesse. Nadine Sierra en Nannetta offre l’originalité d’un timbre à nul autre pareil et nous gratifie de ses pianissimi tenus au III, dont elle joue pour notre plus grand plaisir. Chez les hommes, le duo Bardolfo-Pistola de Stephan Rügamer et Jan Martinik nous renvoie gentiment vers des Pieds Nickelés qui ne comprennent pas tout de la complexité du monde. Deux voix qui s’accordent bien et se complètent dans la couleur et l’intensité. 

Francesco Demuro en Fenton a tout du gendre idéal, c’est-à-dire qu’il a accepté d’être renversé dans la piscine par sa promise sans mot dire ni maudire ! Belle voix claire, limpide même, qui demandera sans doute à se corser sans pour autant perdre de sa spontanéité. Son monologue du II,1, rideau baissé, mérite tout notre respect. C’est Alfredo Daza qui, ce soir, tient le rôle de Ford. Lorsqu’il doit se confronter à Falstaff, il tarde quelque peu à se hisser à sa hauteur mais au II et surtout au III, Daza, habitué de la scène berlinoise, nous surprend par l’authenticité et la force de son engagement.

Quant à Michael Volle, on s’est demandé, au sortir de cette représentation, pourquoi il avait tant tardé à s’emparer de ce type de personnage auquel, il est vrai, il ne nous avait pas habitué. On pouvait légitimement s’interroger sur sa capacité à figurer la vraie-fausse légèreté du personnage. Saurait-il rendre l’humour, l’instabilité, la fourberie, le croquignolesque de Sir John ? A l’évidence la mission est remplie de la plus brillante et convaincante des façons. Martone nous le décrit en hippie sur le retour, avec chapeau noir, lunettes de soleil, chemise à fleurs, tatouage et santiags, et toujours une cannette de bière ou une fiole de vin à portée de main. Vocalement le bonhomme est impressionnant. On connaissait la puissance de l’émission, il nous a surpris par la richesse de la palette. Tour à tour tonitruant, sirupeux, bougon, grognon, pathétique, pitoyable, mugissant ou câlin, Volle aura soulevé d’enthousiasme un public saisi par la force du personnage. Tout le premier tableau du I est dominé par son emprise sans limite et sans concurrence avec une tirade sur « L’onore » qu’on aimera réeentendre. Désormais à n’en point douter, le rôle de Falstaff compte une nouvelle référence.

 

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