Où le génie abonde, la grâce surabonde

Fantasio - Utrecht

Par Laurent Bury | mar 04 Juin 2019 | Imprimer

L’œuvre, d’abord. Du génie, Offenbach en avait, et on s’aperçoit enfin qu’il ne le déployait pas seulement dans ses œuvres bouffes, mais qu’il était parfaitement capable de l’adapter au genre opéra-comique. La résurrection de Barkouf à Strasbourg l’a montré, comme l’avait montré un peu plus tôt la reprise de Fantasio à Paris : même quand sa musique n’avait pas pour soutien un livret irrévérencieux qui fit grincer bien des dentitions au XIXe siècle, elle peut être à la fois superbe et efficace. Fantasio est à ranger parmi les chefs-d’œuvre de son auteur, cela ne devrait maintenant plus faire l’ombre d’un doute. Les mélodies enchanteresses s’y bousculent et côtoient les inventions les plus inspirées : du très grand Offenbach.

Encore faut-il donner raison à ceux qui l’avaient subodoré, en montant l’œuvre pour permettre au public de se persuader du bien-fondé de son retour sur les scènes. Après la production de Thomas Jolly qui s’est pas mal promenée en France et en Suisse en 2017-18, voici que les Pays-Bas nous en proposent une nouvelle version. Surtout connu en France comme metteur en scène, Waut Koeken a eu l’idée d’inscrire Fantasio au programme de la compagnie néerlandaise OperaZuid, dont il est le directeur. Pour monter cet opéra-comique, il a fait appel à un Français, Benjamin Prins, qui fut notamment l’assistant d’Olivier Py pour Hamlet. Riche idée, en l’occurrence, car le spectacle est une totale réussite, d’autant plus méritoire que OperaZuid ne bénéficie pas – c’est le moins qu’on puisse dire – des subventions généreuses de maisons plus établies, dans d’autres pays. Les décors mobiles sont astucieux, les costumes sont pleins d’invention ; peut-être la modernisation de certains dialogues ne plaira-t-elle pas à tout le monde, mais la mise en scène a pris le parti de rapprocher de notre époque le héros et ses amis. Les cinq jeunes gens qui, dans le livret original, rêvent de « tirer les bourgeois par la perruque et casser les lanternes », sont assez logiquement devenus des punks anarchistes ; au pantalon à sous-pieds de la Bohême Louis-Philipparde se substitue le jean skinny, et le sweat à capuche se marie avec le queue-de-pie. Dans une atmosphère délicieusement absurde, le XIXe siècle du roi de Bavière rencontre le Moyen-Age du prince de Mantoue. Et à côté de moments où l’on rit aux éclats (le susdit prince de Mantoue y est souvent pour quelque chose), il faut saluer de beaux moments de grâce et de poésie en relation avec la princesse, sorte d’Ophélie somnambule.


 © Joost Milde

Musicalement, la réussite est tout aussi éclatante. Tout d’abord, on découvre en la personne d’Enrico Delamboye un chef capable de doser idéalement les diverses composantes de la partition : les valses dansent, les ensembles frétillent, le chœur du début du deuxième acte est éthéré à souhait, mais jamais la musique ne s’alanguit indûment. Il est en cela parfaitement suivi par le Philharmonie Zuidnederland, à la sonorité séduisante. Heureux les spectateurs du Théâtre de Coblence où ce chef allemand exerce le plus souvent ses talents !

Vocalement, enfin, OperaZuid a réussi à réunir une fort belle distribution. Dans le rôle-titre, la mezzo Romie Estèves gagne définitivement ses galons de grande artiste, et l’on espère que son grand talent sera récompensé par de grands rôles dans les saisons à venir. Sa prestation impressionne autant par son excellence vocale d’un bout à l’autre de la tessiture que par l’engagement avec lequel elle campe un personnage d’abord déprimé, bondissant ensuite, interprétant une véritable chorégraphie pendant son air « Voici dans la nuit brune ». Seul autre Français de la distribution, Thomas Morris a l’habitude de se distinguer dans les ténors de caractère, et Marinoni lui offre une belle occasion. Francophone, le baryton belge Ivan Thirion hérite du personnage pas si secondaire de Sparck, ami de Fantasio auquel plusieurs airs sont confiés et dont il s’acquitte fort bien. En princesse lunaire, Anna Emelianova conquiert tous les cœurs : la soprano russe possède exactement les couleurs virginales et la pureté d’émission qu’on attend des héroïnes d’opéra-comique, et le timbre de son Elsbeth s’accorde parfaitement à celui de Fantasio. Tout le reste de la distribution se compose de Néerlandais, au premier rang desquels on salue la prestation de Roger Smeets, prince de Mantoue idéalement risible, et le Flamel, page devenu ici duègne, de Francis van Broekhuizen, qui confère au personnage une truculence fort réjouissante. En roi, Huub Claessens n’a guère à chanter mais le fait bien. Parmi les étudiants, on signalera aussi le Facio de Jeroen de Vaal, qui passe le plus clair de la représentation simplement vêtu d’un slip et de bottes en caoutchouc, l’impressionnante composition de Jacques de Faber, ou le Hartmann sonore de Rick Zwart. Le comédien Peter Vandemeulebroecke est un geôlier impayable, et même les danseurs, employés à très bon escient, savent faire rire dans leurs différentes incarnations.

 

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