"Tu vivras dans le coeur de tous les Français"

Giovanna d'Arco - Metz

Par Yvan Beuvard | lun 05 Octobre 2020 | Imprimer

Ce sont les dernières paroles que chante le chœur au terme de l'opéra. S’il est bien illustré à l’enregistrement, propre à permettre à de grandes voix féminines d’y rayonner, l’ouvrage est mal aimé des scènes, françaises tout particulièrement, et il faut saluer le courage de Tours et de Metz d’en avoir fait le choix. On attendait avec impatience ces deux nouvelles productions programmées en cette année imprévisible : l’annulation de celle promise en mai, à Tours, (direction Benjamin Pionnier, mise en scène d’Yves Lenoir), inéluctable, nous en a privés. Un mois après, celle de Metz a heureusement pu être reportée à cette rentrée. Si, ici et là, les productions actuelles font appel à des formations allégées pour tenir compte de la distanciation des musiciens en fosse, plusieurs rangées de fauteuils ont cédé la place à des pupitres, autorisant l’Orchestre National de Metz à jouer en grande formation. Sa présence musicale en est renforcée, sans jamais mettre en péril l’équilibre avec les solistes.

Nous sommes en plein romantisme dans cette vaste fresque qui accorde une large place au surnaturel (les voix des anges, l’oracle du chevalier noir, le déchaînement de la nature). Septième ouvrage de Verdi, écrit en quatre mois, c’est un opéra hors du commun à plus d’un titre. Par son sujet, déjà, où Jeanne est un personnage de fiction romanesque, sans grand rapport avec la réalité historique. Ainsi, ni procès, ni bûcher, elle meurt au combat. Sa dépouille renaît en présence du roi et de son père, elle s’empare d’un étendard avant son ascension céleste. Son culte, amorcé, ne prendra corps que dans la seconde moitié du XIXe S. Directement inspirée par l’héroïne campée par Schiller, partagée entre son amour et le devoir dicté par sa foi, cette Jeanne est aussi attachante que le roi, alors que son père, autoritaire qui dénonce sa fille aux Anglais, endosse les habits du méchant. Le sujet religieux, le rôle essentiel dévolu au chœur, le relatif statisme induit par le livret rapprochent cet ouvrage étonnant de l’oratorio. L’écriture orchestrale est particulièrement soignée, accordant une attention particulière à des soli en parfait accord avec l’expression attendue. Fréquemment, dès la première intervention de Giovanna, le recours à l’a cappella, aux soli, aux ensembles et aux chœurs, allégera les textures et contribuera à ce caractère religieux de la trame. La meilleure introduction musicale est certainement l’écoute du podcast que lui consacrait Christophe Rizoud, https://www.forumopera.com/podcast/5-cles-pour-giovanna-darco, suite à la parution du numéro de l’Avant-Scène Opéra dont c’était le sujet.


Giovanna d'Arco ©Luc Nertau - Metz Métropole

Une distribution haut de gamme, une direction avertie et très soucieuse des exigences stylistiques, voilà qui promettait une soirée mémorable. Se posait le réel problème d’une mise en scène complexe, obligeant à de nombreux changements de tableaux, de Domrémy à Chinon, de Châlons à Orléans, aux champs de bataille, à Reims enfin. Paul-Emile Fourny et son fidèle complice, Patrick Méeüs, ont fait le choix d’un plateau dépouillé, dont le plan incliné et le fond seront traités par la vidéo. Seuls accessoires imposés : le casque et l’épée du roi, les oriflammes et étendards. La magie de cette vidéo inventive alliée à des éclairages réussis permettra les transitions entre les scènes réalistes et les passages oniriques. Les beaux costumes, stylisés, de Giovanna Fiorentini, s'accordent idéalement à la réalisation.

L’ouverture, aux accents rossiniens, surprend, moins par son caractère contrasté que par sa traduction chorégraphique, qui prendra tout son sens au dernier acte lorsque nous retrouverons les quatre danseurs athlétiques portant la frêle dépouille de Jeanne. 

Le défi principal de la réalisation consistait à donner vie à des personnages un peu falots, stéréotypés, comme à éviter de tomber dans le grand-guignol. Il est relevé de façon magistrale par le trio central. Prise de rôle pour Patrizia Ciofi, dont on connaît la carrière, comme l’intelligence et les moyens musicaux, servis par un engagement total. Certes il ne faut point en attendre des aigus puissants (Jeanne est à peine sortie de l’adolescence), mais ils ont la pureté et l’agilité attendue, le grave est chaleureux, la conduite exemplaire. Ses mezza voce ont toute la séduction et la force expressive attendue. Si la cavatine « Sempre all’ alba et alla sera » ne convainc qu’à moitié, « O fatidica foresta » marque une progression qui culminera aux deux derniers actes, où l’émotion est bien là, liée à la vérité dramatique autant qu’à la qualité du chant. L’autorité vocale et scénique de Jean-François Borras, n’est plus à démontrer. Magnifique ténor, au timbre riche, voix souple et fine sachant user de sa puissance lorsque l’expression l’appelle, diction exemplaire. Il chantait déjà Carlo à Martina Franca (où il l'a enregistré), il y aura bientôt dix ans, puis à Dortmund en 2018. Chantal Cazaux écrivait à son propos qu’on aimerait le retrouver dans un autre contexte. C’est chose faite. Son chant est souverain, sonore, parfaitement projeté et intelligible, aux couleurs renouvelées, traduisant son autorité comme sa tendresse ou son désarroi. Pierre-Yves Pruvot, un de nos grands barytons, familier du répertoire italien, donne vie à Giacomo, père indigne. La voix est sombre, véhémente, aux aigus vaillants. Le personnage, antipathique, malgré son repentir final, prend ici une dimension humaine en dépit d'un livret déficient. Talbot, commandant les troupes anglaises, n’intervient que brièvement. Il est incarné par Giovanni Furlanetto, qui chantera Pistola (Falstaff) en décembre à La Monnaie, avant de retrouver Metz (pour Bartolo, des Nozze di Figaro). La qualité de la voix, de sa conduite, son style rallient tous les suffrages. Il en va de même de Daegweon Choi, attaché à l’Opéra-Théâtre, solide ténor qui chante Delil.

Bien que relégués en fin de compte-rendu, les chœurs jouent un rôle essentiel. Leurs interventions sont nombreuses, dans les registres les plus divers (lamentations du peuple, démons, anges, combattants, etc.), et leur écriture relève du grand Verdi. Puissants comme éthérés, toujours précis, ils n'appellent que des éloges.

Roberto Rizzi-Brignoli, spécialiste bien connu du répertoire lyrique italien, est dans son élément. Il imprime sa dynamique dès l’ouverture, attentif à chacun et à tous. Le placement de l’orchestre est tel que jamais on ne l’a entendu aussi clairement, puissant, ductile, nuancé. Alors que les pages remarquables abondent, on oublie les quelques poncifs, datés, tant l’habileté du chef et la parfaite maîtrise des instrumentistes (les soli de cor anglais, associé au violoncelle, de la clarinette…) relèvent de l’évidence.

Une œuvre à découvrir dans une production admirable.

 

 

 

 

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