L’humain d'abord

Haydn : Die Schöpfung(Rattle) - Paris (Philharmonie)

Par Alexandre Jamar | dim 03 Septembre 2017 | Imprimer

L’exécution d’une œuvre aussi chargée d’histoire que La Création reste une tâche des plus responsabilisantes pour des musiciens. Lors de ce week-end d’ouverture, la Philharmonie de Paris réunissait donc toutes les têtes d’affiche et phalanges d’exception nécessaires pour créer l’évènement : le chœur accentus encadre Elsa Dreisig, Mark Padmore et Florian Boesch, alors que Simon Rattle officie auprès de ses Berliner. 

Pour introduire la monumentale fresque d’un Haydn au sommet de sa gloire, c’est vers Georg Friedrich Haas que l’orchestre s’est tourné. Acclamé dans le monde entier pour ses recherches sur la micro-tonalité, le compositeur signe ici une partition assez inhabituelle. Avec une durée d’à peine cinq minutes et un orchestre presque mozartien (à l’exception du contrebasson et de la clarinette basse), ce kleines symphonisches Gedicht (petit poème symphonique) nous étonne mais nous séduit. Les textures scintillantes et les éclairages évoluant progressivement que l’on retrouve dans le Quatuor n° 2 sont délicatement soulignées par Rattle. Gageons simplement qu’une transition attacca entre Haas et Haydn aurait mieux servi la musique des deux compatriotes, et aurait mieux justifié la présence de la pièce au programme.

Nous l’annoncions en introduction : l’écriture de La Création fut une épreuve particulièrement éprouvante pour Haydn. Voulue comme un projet « fait pour durer », il en narra gestation à son biographe en ces termes: «  Chaque jour, je tombais à genoux devant Dieu, le priant de me donner la force nécessaire à la réussite de cette œuvre ». Le compositeur y dévoile tout son talent d’orchestrateur hors pairs dans des descriptions tantôt humoristiques, tantôt émerveillées de la création divine. Pourtant, malgré le catholicisme fervent de Haydn, c’est davantage l’humain que le divin qui y est célébré. Tournant les talons aux austères protestants d’hier et aux furieux spécistes d’aujourd’hui, souriant au Mozart de la Flûte ou des musiques maçonniques, La Création célèbre le triomphe de l’Homme (et de la Femme) sur le monde. Avec la double barre finale posée, le compositeur couronne une carrière qui devra s’espacer de plus en plus en raison d’une santé qui ne cessera de décliner.

Les belles promesses de l’affiche sont tenues dès les premières mesures du Chaos introductif. D’un orchestre plutôt chargé pour l’époque, Simon Rattle tire les pianissimi les plus retenus (fin du premier mouvement) et les tuttis les plus rayonnants (apparition de la lumière). Le chef anglais se régalera des figuralismes semés par Haydn tout au long de la partition: les eaux bouillonnent, le soleil nous aveugle, les animaux de toutes sortes se rassemblent dans un concert de trouvailles instrumentales que les Berliner rendent à merveille. Chaque pièce illustre ainsi la plus parfaite compréhension et concentration régnant entre un orchestre et un chef d’exception.

Cette cohésion, Rattle parvient également à la transmettre à sa distribution vocale. Toujours à l’écoute de ses interprètes, il s’efforce à les mettre en valeur plutôt que de céder à la tentation de les éblouir avec les feux de son orchestre. Elsa Dreisig nous séduit une fois de plus avec sa voix jeune et fraîche, rayonnant dans l’ensemble de la tessiture. On savoure avec délectation la musicalité de la soprano franco-danoise, dont la virtuosité sans force épouse naturellement la musique de Haydn. Cette sensibilité pour le texte est partagée par Mark Padmore, qui brille par son investissement dans une interprétation pleine de contrastes. Certes, la voix n’est pas la plus jeune sur ce plateau, mais son dialogue entre le soleil radieux et la lune mystique, et l’air « Mit Würd’ und Hoheit angetan» ne manquent tout deux ni de verve ni de charisme. Florian Deutsch possède lui aussi des capacités vocales aussi développées que son jeu d’acteur. La basse nous conte la création avec un humour toujours bienvenu, et une voix au timbre brillant, sachant également s’alléger pour faire passer l’aigu sans effort.

Préparé par Mark Korovitch, le chœur accentus complète la distribution, chantant des louanges dans un allemand des plus intelligibles. Ici aussi, la clarté est le maître-mot, puisqu’aucune des nombreuses sections fuguées ne se fond en magma insondable, et qu’aucune des intentions dramatiques du compositeur n’échappe à l’oreille du public.

Choisi pour clôturer une tournée qui était déjà passée par Berlin, Salzbourg et Lucerne, ce public de la Philharmonie n’est pas avare en applaudissements. Pourtant, un soupçon d’amertume se glisse parmi les vignobles de la Grande Salle Pierre Boulez, quand on sait que cette tournée est la dernière de Simon Rattle en tant que directeur musical des Berliner. Point culminant d’une collaboration fructueuse, cette Création restera dans les mémoires comme une Symphonie des adieux aux couleurs d’une fresque brillante et humaine.

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.