Formidable Romeo

I Capuleti e i Montecchi - Karlsruhe

Par Catherine Jordy | dim 12 Juin 2016 | Imprimer

Le rideau s’ouvre sur un espace divisé en trois parties égales superposées pour cette nouvelle production des Capuleti e i Montecchi du Staatstheater de Karlsruhe. Ce duplicata optique nous donne donc trois balcons, ou au choix trois caveaux bordés d’une sorte de tour-capsule qui n’est pas sans rappeler les séries télés de science-fiction des années soixante-dix. Voilà qui n’est guère encourageant… Arrive ensuite un chœur vêtu de costumes qu’on croirait découpés dans des sacs plastiques collés de biais et surtout de travers ; on a très peur, d’autant que l’orchestre semble dès les premières mesures à la peine dans la fosse, ou plutôt, pas du tout intéressé par la musique de Bellini. Pourtant, très vite, la mise en scène de Tilman Hecker s’avère efficace : les étages permettent des effets de circulation intéressants, comme par exemple la scène où Romeo pleure sa belle sur un tombeau qui apparaît trois fois en tout, enlacé à l’étage intermédiaire par le père de la jeune fille, Capellio, puis plus bas par le fiancé malheureux Tebaldo, le tout illustrant trois deuils très différents les uns des autres. Toute la poésie et la richesse émotionnelle qui sourd de l’apparente simplicité mélodique de Bellini sont ainsi intelligemment servies. Les costumes de Julia von Leliwa, curieux télescopage de Matrix avec Albator, deviennent également petit à petit séduisants et l’utilisation de la couleur (bleue électrique pour les Capuleti guelfes et rouge sang ou jaune soufre pour les Montecchi gibelins) judicieuse. Il faut dire que les jeux de lumière de Rico Gerstner y sont pour beaucoup. Romeo a tout de la rock star croisée avec un héros de manga japonais dans son justaucorps à bretelles que n’aurait pas détesté David Bowie : et pourtant, en le voyant, on songe à peu près autant aux Véronais du Moyen Âge qu’aux Italiens du XIXe siècle. Mais avant tout, le costume met idéalement en valeur l’androgynie du rôle, tout comme les étages compartimentés rapprochent curieusement les protagonistes des spectateurs et, surtout, permettent une excellente projection. La salle du théâtre de Karlsruhe bénéficie, il faut le préciser, d’une acoustique remarquable. À tel point que les interprètes peuvent se permettre de chanter le dos au public, face au décor, sans que l’audition en soit perturbée.

Il faut saluer l’excellent niveau vocal de la troupe de Karlsruhe dont on a déjà pu se délecter il y a peu avec Macbeth, notamment. Il s’agit ce soir de la première de la distribution B. Si les cinq solistes tirent plutôt bien leur épingle du jeu, c’est le Romeo de Kristina Stanek qui ressort très nettement. Chaque intervention de la mezzo illumine le plateau et transcende la soirée. Graves éclatants, trilles de rossignol, vaillance continue se jouant de toutes les difficultés (excepté d’infimes scories), la jeune femme, fraîchement intégrée dans la troupe de Karlsruhe et déjà remarquable en Eliza dans My Fair Lady,  incarne avec fougue et ardeur un adolescent ambigu et frémissant, au charme troublant. Ina Schlingensiepen, en revanche, est bien moins convaincante en Giulietta. Sans doute mieux adaptée au rôle d’une Violetta, la voix apparaît trop mûre, peu angélique et la soprano a bien du mal à venir à bout des difficultés belcantistes du rôle. Konstantin Gorny tire habilement son épingle du jeu en Capellio, père irrascible et intraitable, qu’il incarne avec force et caractère, essentiellement de par la noble beauté de son timbre. Jesus Garcia campe un honnête Tebaldo quand Yang Xu en Lorenzo se distingue surtout par ses qualités scéniques. Mais tous se mettent au diapason de Romeo et le quintette du finale du premier acte, notamment, est pure merveille.

Les chœurs, bien entraînés, sont impeccables, ce qui n’est pas forcément le cas de l’orchestre et certainement pas des solistes (en particulier le cor) dont les interventions sont pourtant si importantes pour installer ou intensifier les tensions dramatiques. La direction de Daniele Squeo semble bien conventionnelle et détachée, même si le chef est ovationné par le public badois, ainsi que l’orchestre et toute la distribution vocale. C’est bien normal, puisque l’on joue à domicile… L’opéra de Karlsruhe propose deux distributions pour ses productions, mais également une soirée de gala. Pour I Capuletti e i Montecchi, c’est le 2 juillet prochain que l’on pourra découvrir Laura Claycomb en Giulietta et Vivica Genaux en Romeo.

 

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