Hey Camarena !

I puritani - Madrid

Par Christophe Rizoud | jeu 14 Juillet 2016 | Imprimer

L'épouvantail des quatre plus belles voix du monde, souvent agité à propos du Trouvère, pourrait tout autant servir aux Puritains, melodramma serio composé par Bellini à l'intention de ceux que Jean Cabourg dans L'Avant-Scène Opéra dit former « l'archétype du quatuor romantique des années 1830, qui voient l'héritage belcantiste rossinien jeter ses derniers feux avant de s'effacer progressivement devant la nouvelle donne dramatique et donc vocale qui le subvertira 20 ans plus tard » : Giulia Grisi, Giovanni Rubini, Antonio Tamburini et Luigi Lablache. Le Teatro Réal s'emploie à relever le défi en une série de représentations confiées à deux distributions en alternance. Contraint par notre agenda d'opter pour la première (Diana Damrau, Javier Camarena, Ludovic Tézier et Nicolas Testé plutôt que Venera Gimadieva, Celso Albelo, George Petean et Roberto Tagliavini), avons-nous fait le bon choix ?

La question se pose d'emblée en ce soir du 14 juillet où Ludovic Tézier, auquel le rôle de Riccardo impose le premier air de la partition – le délicatement fleuri « Ah ! Per sempre io ti perdei » – ne semble pas au meilleur de sa forme, le souffle haché quand l'écriture de Bellini l'exige continu. Le timbre reste magnifique, l'accent orgueilleux, la noblesse du phrasé incontestable mais l'agilité s'avère insuffisante pour exécuter les broderies dont doit se parer le chant de celui que le livret veut amant autant que guerrier. Les passages plus héroïques, dont le fameux « Suoni la tromba » bissé lors de la création en 1835 à Paris, accusent ensuite un déficit de puissance que l'on met toujours sur le compte d'une fatigue passagère, à moins que le baryton n'ait voulu dans ce dernier duo éviter de supplanter son partenaire, Nicolas Testé lui aussi poussé dans ses derniers retranchements par un rôle – Giorgio – qui ne correspond pas exactement à ses mensurations vocales, tant en termes de longueur que d'ampleur. Restent les failles bienvenues d'un « Cinta di fiore » murmuré comme un long aveu douloureux.

A leurs côtés, Diana Damrau ne souffrirait d'aucun reproche si Elvira était Lucia [di Lammermoor], rôle dont elle est aujourd'hui une des meilleures titulaires et dont on pourrait croire qu'il est taillé dans la même étoffe virginale et virtuose. La caractérisation moins développée de l'héroïne bellinienne impose cependant un surcroît de couleurs dont la soprano allemande se montre peu prodigue. Le suraigu demeure stupéfiant, les variations lors des reprises appréciables, les vocalises ébouriffantes qu'il s'agisse de parcourir la gamme, de piquer, de diminuer et d'enfler les notes, la composition acceptable dans son parti-pris exalté mais le portrait voudrait des teintes moins uniformément argentées pour se dessiner avec plus de relief.


© Javier del Real

Si à ces relatives déconvenues, on ajoute des seconds rôles sans grande envergure, un orchestre et des chœurs violentés par la direction brutale et précipitée d'Evelino Pido (hué au moment des saluts) et la mise en scène d'Emilio Sagi, certes respectueuse du livret mais coupable d'abuser de tous les poncifs du moment – les lustres, les chaises... –, on comprend notre interrogation liminaire.

Puis survient au troisième tableau Arturo, dans un de ces gestes musicaux suspensifs qu'affectionne Bellini (cf. « Casta  Diva » dans Norma), et la soirée prend soudain une autre tournure. C'est que Javier Camarena offre tout ce que l'on attend d'un ténor dans ce répertoire : la beauté ronde du son, la demi-teinte, l'égalité, la facilité de l'aigu, le tracé sans bavure de la ligne, le dosage intelligent des registres, l'impression que rien dans le chant n'est affecté ou forcé. De la fréquentation renouvelée de Rossini, subsistent la précision et l'aisance avec laquelle la voix se plie, lorsqu'il le faut, aux caprices de l'écriture (le duel avec Riccardo). Mis à part le contre-fa dans « ah ! Si credea mirarsi », aucune note n’est esquivée. Tout juste aurait-on voulu plus d'éclat dans le duo du 3e acte avec Elvira – « Vieni fra queste braccia » – mais, ce choix assumé achève de placer Arturo sous le signe de l'astre lunaire, si bellinien.

 

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