Cinecittà, années cinquante

Il Barbiere di Siviglia - Orange

Par Claude Jottrand | mar 31 Juillet 2018 | Imprimer

 

C’est toujours une grande émotion de pénétrer dans le Théâtre Antique d‘Orange lorsqu’il est déjà aux trois quart plein, que la foule joyeuse et bigarrée des Chorégies s’interpelle, s’évente et babille dans l’attente du spectacle. Les proportions gigantesques du lieu, sa disposition particulière à flan de colline, la chaleur qui s’en dégage, au propre comme au figuré, et l’atmosphère particulière de la nuit qui tombe font de ce moment une expérience exceptionnelle qu’on retrouve à chaque fois.

Le Barbier de Séville n’est, a priori, pas une œuvre qui nécessite un si grand espace. Musicalement, la partition toute en délicatesse, avec ses dentelles de vocalises, ses ensembles vocaux difficiles à mettre en place, ses parties d’orchestres en doubles croches ou chaque détail s’entend s’accommodent plus facilement d’une salle à l’italienne ; et l’intrigue également, qui se déroule pour une grande part dans l’intérieur confiné de Docteur Bartolo. Elargir tout cela aux dimensions du Théâtre Antique est une défi qui n’est que partiellement réussi.

Le metteur en scène Adriano Sinivia a choisi de transposer l’action à Cinecittà dans les années cinquante, à grand renfort de voitures anciennes ou de vespa très évocatrices. Dans ces studios de plein air qui se souviennent des films de Fellini, il fait évoluer ses équipes de machinistes, preneurs de son, starlettes en quête de rôle, et tout un peuple de figurants en costumes divers et variés. Parmi eux, prêts pour un tournage, apparaissent les protagonistes de l’intrigue sur lesquels tous vont focaliser leur attention, et réaliser ensemble un film, le film du Barbier de Séville, dont on nous donne par avance le générique en images vidéos. D’autres images vidéos (Gabriel Grinda) animeront le mur du fond de scène tout au long du spectacle, truffées de références ou d’hommages au cinéma italien, jusqu’à figurer l’effondrement du mur pendant l’air de la calomnie, suivi d’un incendie et de l’envol d’un essaim de corbeaux, ou faire naître la pluie au dernier tableau.

L’idée globale de cette mise en scène fonctionne bien, l’univers reconstitué est attachant, burlesque à souhait, fourmillant de détails amusants qui divertissent le spectateur. Les décors, quelques modules simples qu’on déplace au gré des exigences du spectacle, sans beauté particulière, sont de ceux qui peuvent servir à tout : une place de village, un escalier, un intérieur bourgeois un peu étriqué, fort marqués par l’esthétique d’après guerre. Tout cela serait très bien s’il n’y avait, pour couvrir l’immensité du plateau, la nécessité d’élargir, d’amplifier, et hélas de diluer un peu ce fourmillement, et partant de diluer aussi la force visuelle du spectacle.


Florian Sempey (Figaro) Olga Peretyatko (Rosina) Ioan Hotea (Alamviva) et Bruno de Simone (Bartolo) © Gromelle

Le metteur en scène, qui connaît manifestement son métier, s’applique pourtant à remplir les vides, à faire intervenir à tout moment – avec la plus grande des fantaisies des personnages muets très typés, à donner à tous et tout le temps quelque chose à faire, un peu de ménage ici, ou quelques affaires à régler, et là une querelle à négocier. On verra ainsi défiler, avec mille détails hilarants, un curé en chapeau carré et son enfant de chœur, un marin esseulé, quelques soldats romains issus d’une production précédente, tout un peuple de machinistes, d’éclairagistes, de décorateurs, de scriptes, de maquilleuses, de preneurs de son, on aura droit à l’intervention répétée, un peu comme une ritournelle, d’un clap, annonçant la numérotation des actes et des scènes, etc… C’est drôle, c’est vivant, juste un peu décalé.

Dans la fosse (à Orange il s’agit plus exactement d’un proscenium), l’orchestre national de Lyon, sous l’excellente direction de Giampolo Bisanti, donne le meilleur de lui même. Tout est magnifiquement en place, précis, vif, enlevé, plein d’énergie et de finesse, de couleurs, et, malgré la distance, très connecté au plateau. Le continuo est assuré par un pianoforte délicieusement imaginatif, qui n’a pas peur d’improviser des petits interludes humoristiques, dans l’esprit des pianistes de jadis lorsqu’ils accompagnaient le cinéma muet.

Mais venons en maintenant à la distribution vocale. La production a dû faire face, il y a une dizaine de jours, à la défection, pour raisons de santé, de Michaël Spyres, initialement pressenti pour le rôle du comte. En dernière minute, on a donc fait appel à Ioan Hotea, jeune ténor roumain qui s’est distingué dans divers concours internationaux, et qui a déjà chanté le rôle avec succès au Staatsoper de Vienne. Il possède un aigu très aisé et bien sonore, les contre-ré du premier air sont donnés sans aucune difficulté, mais la voix est globalement trop petite pour l’espace à couvrir, et un peu pincée. De plus, ses vocalises trop peu précises, savonnées diraient les plus exigeants, ne sont pas parfaites. L’équilibre vocal avec ses partenaires masculins n’est pas non plus idéal, mais il a affaire à forte partie. C’est la seule déception de cette distribution, qui pour le reste se montre d’excellent niveau. Le Figaro de Florian Sempey est en effet extrêmement solide, c’est un habitué du rôle, avec un sens du texte et de l’à propos remarquable, une véritable présence scénique, et une puissance vocale qui franchit tous les obstacles. Bartolo (Bruno de Simone) est de la même trempe, avec une petite réserve toutefois : lorsque l’abondance de texte et le tempo nécessite qu’on allège la voix (dans l’air « A un Dottor della mia sorte » par exemple) il est couvert par l’orchestre et le vent emporte tous les détails de son interprétation. Le rôle de Rosine est tenu par Olga Peretyatko, désormais vedette internationale que les meilleures scènes s’arrachent. Elle possède une très belle voix en effet, avec de riches couleurs dans le grave et un aigu souverain. Elle enrichit le rôle de son caractère piquant et de sa forte personnalité, pour le plus grand bonheur des spectateurs. Musicienne intelligente, elle privilégie la recherche du sens sur la virtuosité pure, choisit des tempos raisonnables (« Una voce poco fa ») et ménage sa voix de sorte qu’elle arrive au bout de la représentation sans fatigue, ce qui n’est pas le cas de tous ses partenaires. Don Basilio (Alexeï Tikhomirov) a lui aussi une voix puissante qui passe la rampe sans problème, et une truculence naturelle qui sied au personnage. Annunziata Vestri donne au rôle ancillaire de Berta beaucoup de présence – il est vrai que le metteur en scène la sollicite abondamment en dehors des moments où elle chante, et Gabriele Ribis fait un Fioriello tout à fait honorable. Signalons encore Enzo Ioro (Ambrogio) qui complète la distribution. Ce n’est pas tous les jours qu’un architecte/décorateur/costumier prend le risque de monter sur scène et même de chanter quelques répliques !

Le même spectacle se donne une seconde fois à Orange ce samedi 4 août à 21h30, et sa version télévisée est disponible en replay sur le site de France 3.

 

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