Les jours s'en vont je demeure

Il trionfo del tempo e del disinganno - Montpellier

Par Laurent Bury | lun 10 Février 2020 | Imprimer

Porter à la scène un texte aussi peu théâtral que le livret du Trionfo del tempo e del disinganno est toujours un exercice un peu périlleux. Dans débat d’idées où s’affronte quatre abstractions, il est bien sûr question de problèmes existentiels propres aux humains, mais le dramatisme inhérent aux airs composés par Haendel ne s’accompagne pas d’une véritable action scénique. Les metteurs en scène ont donc le champ libre ; Krzysztof Warlikowski en avait profité à Aix-en-Provence pour y projeter ses thèmes favoris. A Montpellier (où est reprise une production créée à Copenhague l’an dernier), le propos de Ted Huffman est d’un certain côté semblable, et à la fois tout autre. Semblable parce que nous sommes plongés dans un grand décor noir, très noir, où l’héroïne est une jeune femme qui semble disserter avec différents membres de sa famille. Semblable parce qu’il y aura un cadavre à la fin, comme chez Warlikowski, mais pas le même ! Surtout, le metteur en scène américain choisit de rester fidèle au message final de l’œuvre, quand la Beauté renonce à suivre le Plaisir pour suivre les bons conseils du Temps et de la Désillusion. Dans ce spectacle, la discussion des quatre allégories s’apparente – on le comprend à la fin – à la rêverie d’une jeune femme devant son miroir, ce qui correspond exactement au texte, du reste. D’ailleurs, on admire à quel point Ted Huffman a su, très souvent, coller à un livret pourtant si abstrait, en profitant de toutes les images suggérées. L’héroïne se dédouble d’abord avec son reflet dans le miroir, puis avec toute une équipe de danseurs d’abord vêtus comme elle mais au visage dépourvus de traits. Tous ces corps animent la scène et offrent une illustration des propos tenus autour d’eux, composant des tableaux d’une sombre beauté. Et pour rendre sensible l’inexorable passage du temps, l’un des sujets centraux de l’œuvre, le procédé magnifiquement employé par Olivier Py pour le navire de Tristan et Isolde est ici appliqué à ce salon, avec ce très long canapé qui glisse lentement de cour à jardin et qui semble ne jamais devoir finir. Sauf dans les dernières minutes, quand la Beauté s’arrache à son rêve et renoue  sereinement avec sa réalité familiale.


© Marc Ginot

Si la réalisation scénique peut parfois paraître un rien austère, le constant foisonnement de l’ensemble Les Accents répond par le plus jubilatoire des contrepoints sonores. L’oreille est réellement à la fête tant cet orchestre est présent, non seulement en termes de volume, ce qui est déjà appréciable, mais aussi sur le plan de la vie dont chacun des numéros de la partition est animé. Dirigé  par Thibault Noally tantôt comme chef exclusivement, tantôt comme violoniste, l’ensemble prodigue les saveurs et les textures les plus variées. On est d’emblée saisi par la vigueur d’accent des Accents : le théâtre qui n’est pas dans le livret est plus que jamais dans la partition lorsqu’elle est ainsi interprétée.

Les quatre chanteurs de la distribution sont presque toujours en scène, mais la Beauté est sans doute la plus régulièrement présente. Dilyara Idrisova possède toute la virtuosité nécessaire et ne craint pas de s’aventurer dans le suraigu, elle est capable d’évoluer gracieusement avec les danseurs quand c’est nécessaire, et chante avec une belle expressivité ; si son timbre avait un peu plus de personnalité, on serait totalement conquis. Face à elle, Carol Garcia convainc tout à fait en incarnation du Plaisir, et justifie que quelques-unes des arias les plus mémorables de cet oratorio lui soient attribués : avant un « Lascia la spina » sur le fil de souffle, on remarque notamment l’air « Tu giurasti di non lasciarmi », particulièrement intense.

Vêtus de noir, les deux personnages moralisateurs trouvent aussi des interprètes de qualité. James Way fait preuve de qualités expressives dans le rôle du Temps et vocalise avec aisance, même si l’aigu forte a tendance a être un peu trop nasal. Découverte fascinante avec Sonja Runje, dont la voix chaude subjugue à chaque intervention : une artiste à suivre, que le public parisien pourra apprécier dès le 25 avril en Bradamante d’Orlando furioso à la Seine musicale.

 

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