Rossini décolle grâce à Zedda

Il Viaggio a Reims - Anvers

Par Christophe Rizoud | dim 18 Décembre 2011 | Imprimer
 

 

On dit la Flandre espagnole mais c’est sous le signe de l’Italie que le Vlaamse Opera a placé les temps forts de sa saison 2011-2012 : La Forza del destino, le Duc d’Albe et ce Viaggio a Reims qui vient pétiller le temps des fêtes à Anvers puis à Gand*. Cantate scénique plus que dramma giocoso, ancêtre de la revue musicale avec sa quinzaine de solistes et ses numéros qui se succèdent comme autant d’occasions de prouesse, Il Viaggio fait partie des opéras difficiles à unifier. Pour lier la sauce, Mariame Clément a choisi de transposer l’action à notre époque dans la cabine d’un long-courrier. On trouverait l’idée plutôt bonne si la mise en scène ne sombrait dans la surenchère et le pléonasme, pièges fréquents dès que l’on traite du Rossini giocoso. Toilettes occupées, consignes de sécurité rabâchées, hôtesses tortionnaires, passagers révoltés, protagonistes à la libido exacerbée : les gags se répètent ad nauseam, parasitent l’écoute et paraphrasent la musique. Vaine et inutile agitation. Rossini est comme Maxwell qualité Filtre : pas la peine d’en rajouter.

Heureusement à la direction d’orchestre, Alberto Zedda, grand spécialiste de la question, dose mieux ses effets. L’âge aidant, il sait que dans une partition comme Il Viaggio où les ensembles priment (jusqu’à 14 voix dans le gran pezzo concertato, du jamais vu à l’opéra), la rigueur passe avant la fantaisie. C’est de mémoire, sans un seul décalage entre fosse et plateau et dans le plus grand respect de l’équilibre des volumes qu’il mène les voyageurs à bon port. Ne pas en déduire pour autant que son Rossini se présente momifié, entravé dans son mouvement par les bandelettes de la rectitude. Non, l’ensemble reste vivant, les numéros s’enchainent sans que l’on voit le temps passer et quand le chef pose la baguette, après le gran pezzo concertato et deux heures de spectacle ininterrompu, on se dit que l’on aurait bien fait l’impasse sur l’entracte. Parce que l’on ne ressent pas la fatigue du voyage et parce qu’aussi la scène à venir est celle de Melibea et que l’interprète de la volcanique marquise nous a tapé dans l’oreille. Anna Goryachova est une jeune mezzo-soprano russe au chant ample, rond et long. Le grave peut sembler parfois artificiellement grossi mais l’aigu est assuré, la vocalise sans bavure, l’actrice a du charme et du chien. Que demander de plus sinon l’applaudir très rapidement en Rosina ou en Cenerentola.

Son Libenskof n’est pas aussi irréprochable. Déjà distribué à Pesaro et un peu partout en France dans le même rôle, Alexey Kudrya affiche toujours un medium solide et une indéniable séduction mais il a radicalisé sa manière d’escalader les sommets imposés par la partition : une façon d’étrangler la note qui retire au chant son impact et donne désormais l’impression d’avoir deux ténors au lieu d’un seul.

 

On remarque au passage la prédominance des artistes russes : Elena Tsallagova, Folleville à la plastique - vocale et physique – irréprochable, qui flirte sans mal avec l’aigu le plus extrême sans renoncer pour autant à mordre le fruit d’un soprano charnu, déjà lyrique ; Elena Gorshunova, Corinne en mal de vocabulaire belcantiste dans un rôle difficile car à cheval entre Rossini – l’acrobatie – et Bellini – la ligne, le souffle, la couleur – mais aussi Igor Bakan (Don Prudenzio), Cozmin Sime (Trombonok)…

 

Plus à l’ouest, Serena Farnocchia en Madama Cortese lutte avec une technique qui voit le son osciller dès le cap du medium franchi. Dommage car la voix a de la matière. Josef Wagner se montre suffisamment aguerri, pour réussir un sans-faute dans la grande scène de Lord Sydney. Soulignons l’exploit, le numéro est l’un des plus casse-gueule de l’ouvrage.

Beaucoup de belles voix en résumé, fraiches et saines, tel Jin-Ho Yoo,  dans le rôle de Don Alvaro, qui remplace au débotté André Schuen, souffrant. Ce sont pourtant les vétérans qui l’emportent, ne serait-ce que par l’évidence avec laquelle ils endossent le costume vocal de leur rôle : Robert McPherson, déroutant d’aisance en Belcore, l’émission haute et souple, la vocalise déliée, le timbre ravageur et Carlo Lepore, sonore et truculent Don Profondo, qui ne se contente pas de proposer un « Medaglie in comparabili » subtilement caractérisé mais apporte à chacun des ensembles son indispensable soutien.

Un détail pour terminer qui, à la lumière de l’actualité, nous semble significatif. Il faut attendre la fin de l’ouvrage pour que Corinne revête une robe bleu roi et une couronne d’étoiles. Grande absente de la soirée, l’Europe, qui occupe d’habitude tout ou partie de l’ouvrage, n’apparaît qu’in extremis. A l’opéra aussi, le Vieux Continent ne fait plus recette.

 

* Jusqu’au 31 décembre 2011 à Anvers, du 11 au 21 janvier 2012 à Gand  [Plus d’informations]

 

 

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