Pur joyau

Kassya - Montpellier (Festival)

Par Yvan Beuvard | sam 21 Juillet 2018 | Imprimer

Le souriant Léo Delibes disparaissait à 55 ans. La longue amitié qui le liait à Massenet, avec lequel il avait sillonné la Galice (maintenant province occidentale de l’Ukraine), allait conduire ce dernier à remplacer Guiraud, décédé lui aussi, pour achever et orchestrer Kassya, son ultime opéra. Disparu de la scène après huit représentations à l’Opéra-comique, en 1893, le Festival Radio France, Occitanie, Montpellier nous permet de découvrir cet ouvrage.

En 1848, au pied des Carpates, c’est le conflit entre les seigneurs et les paysans épris de liberté. Sonia aime secrètement  Cyrille, un jeune paysan, son ami d’enfance. Mais c’est Kassya, une bohémienne, que ce dernier aime. Le comte de Zevale, seigneur du lieu, la convoite. Sincère, mais coquette et ambitieuse, Kassya voit son sort basculer quand une diseuse de bonne aventure lui prédit la richesse et les honneurs. Elle oubliera vite Cyrille, que les recruteurs envoyés par le comte auront enlevé, pour prendre le parti du seigneur, qu’elle aura épousé. Entretemps, Cyrille, revenu de guerre, est porté à la tête des paysans insurgés. Le château est envahi, le comte et sa femme vont être exécutés. Cyrille les sauve pour l’exil. Son amour est mort et c’est Sonia la discrète qu’il épousera. Kassya met fin à ses jours. Etrangement, le livret n’est pas sans rappeler celui de deux ouvrages – postérieurs et rares – sortis de l’ombre par le Festival : en 2014, Gli Zingari (Leoncavallo), pour son cadre géographique comme ses origines bohémiennes, et, l’année suivante, La Jacquerie (Lalo-Coquard) pour la révolte paysanne.

Certes, on est encore dans la partition à numéros, mais leur enchaînement, renforcé par Massenet, comme la diversité des moyens mis en œuvre donnent à la fois une continuité et une variété qui anticipent l’opéra du siècle suivant. L’écriture n'a rien à envier à celle des chefs-d’œuvre contemporains. Les personnages sont bien différenciés, et leur évolution psychologique peinte avec justesse. Son style unit « les qualités françaises du grand opéra, le charme clair et mélodique de l’opéra-comique, et le pittoresque symphonique ou choral latent dans les thèmes populaires originaux » écrivait Henri. de Curzon en 1908.

Quelques pages retiennent plus précisément l’attention. La neige, oppressante, qui ouvre le 3e acte, le magnifique  trio des retrouvailles, qui le conclut. Il déborde de tendresse et de joie, jusqu’à l’arrivée des quatre messagers (à l’unisson), soutenue par une progression orchestrale qui reprend les motifs du prélude. La scène du jugement, où les paysans, conduits par Cyrille, affrontent victorieusement le Comte et ses hommes, impressionnante de puissance. Le débat sur le sort du despote et de Kassya est remarquablement traduit. Il conduit à l’ultime duo, où le jeune paysan refuse les déclarations d’amour de la comtesse, qui met fin à ses jours, non sans avoir rappelé la prédiction de la bohémienne. Dénouement brutal, intensément dramatique, chargé d’émotion et d’amertume : « le destin a tenu promesse ! »

Cyrille est…Cyrille Dubois, le jeune paysan qui conduira la révolte pour épouser Sonia, après s’être épris de Kassya. Son premier récit  (« Amoureux, il l’a dit »), admirablement conduit, est annonciateur d’une belle soirée, dont toutes les promesses seront tenues. Dans ce rôle écrasant, il est toujours juste, simple, vrai, et son chant nous touche. Le drame de son enlèvement, sur ordre du Comte, est traduit efficacement. Ses deux duos avec Kassya sont autant de réussites. Véronique Gens chante le rôle-titre.  Sa voix large, égale et ample, son timbre lui permettent de rendre vie à l’héroïne de vingt ans. Que de grâce, de légèreté, de rêve et de séduction, de passion aussi, dans sa chanson slave de l’acte II « Ô Nadja, dit le seigneur… », ainsi que dans chacun de ses duos avec Cyrille ! La Sonia que chante Anne-Catherine Gillet est touchante, d’une évidente vérité.  Son évolution psychologique, de la jeune fille timide, réservée, à la jeune femme épanouie du dernier acte est remarquable, servie par une voix claire, sonore, parfaitement maîtrisée. Son air de l’hirondelle (acte III) est un bijou. Sa participation à de nombreux ensembles est idéale. Une nouvelle fois, Alexandre Duhamel nous vaut une composition magistrale : le Comte est chanté avec autorité, sait se faire passionné, caressant comme brutal. Toutes ses qualités vocales, sa puissance, sa diction, ses couleurs sont bien présentes. Son intervention du second acte, où il séduit Kassya, est remarquable, comme le finale de ce même acte et la scène du jugement. La bohémienne diseuse de bonne aventure, dont on ne connaît même pas le nom, est Nora Gubisch, dont il est vain de rappeler les qualités vocales et dramatiques. L’une des plus belles pages lui est réservée, lorsqu’elle lit l’avenir dans les mains de Kassya et de Sonia. Même si elle n’apparaît plus ensuite, le dessin des cordes qui accompagne son chant se retrouvera au finale, lorsque les deux jeunes femmes vérifieront la prédiction. Aucun des rôles secondaires ne déçoit et l’harmonie de la distribution n’est pas la moindre de ses qualités.


Kassya - Alexandre Duhamel © Luc Jennepin

Les chœurs, qui rassemblent celui de l’Opéra National Montpellier-Occitanie et celui de la Radio Lettone – familiers du Festival – sont très souvent sollicités, pour de grandes fresques, comme à l’introduction du premier acte (choeur des buveurs)  ou de façon ponctuelle. Leur ensemble, parfaitement coordonné, est réactif, incisif, sonore, équilibré. Il sait prendre toutes les couleurs requises, et son souci de diction est appréciable. Au début du deuxième acte, le chœur d’hommes en écho à la seule trompette renvoie évidemment au choeur des gamins de Carmen même si le contexte est différent. Le chœur de femmes qui ouvre l’acte III (chœur des frileuses « rentrons au logis ») est un pur joyau.

Michael Schønwandt est doublement chez lui, avec ses chœurs et son orchestre, d’une rare qualité, déjà, mais aussi et surtout dans son élément. Grand chef lyrique, totalement engagé, il mobilise toutes les énergies et obtient de chacun le meilleur de lui-même.  La souplesse de sa direction, sa fluidité et son énergie confèrent  une vie singulière à la musique qui, toujours, s’anime, aux tempi changeants, avec toute la palette expressive, des rythmes endiablés comme des épanchements lyriques vrais.

Le concert est retransmis en direct sur France musique et fera l’objet d’un enregistrement. Plus que tout autre redécouverte de ces dernières années, l’ouvrage mérite d’être repris à la scène pour ses qualités musicales, rares, comme pour les possibilités qu’en offre le livret, y compris le ballet. C’est tout ce que l’on peut lui – et nous – souhaiter.

 

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