Essai (presque) transformé pour Patrizia Ciofi

La Bohème - Liège

Par Charlotte Saulneron-Saadou | dim 19 Juin 2016 | Imprimer

Pour clôturer sa saison, l’Opéra Royal de Wallonie a choisi de programmer une création « maison » : La Bohème dirigée par Paolo Arrivabeni et mise en scène par Stefano Mazzonis Di Pralafera, directeur général et artistique de l’Opéra de Liège depuis 2007. Entre un chef d’orchestre habitué à ce répertoire et un régisseur ayant déjà testé cette production à Tel Aviv en 2014, la véritable nouveauté reste Patrizia Ciofi en Mimi, plutôt convaincante en version de concert à la Salle Pleyel il y a deux ans.

L’ébullition artistique décrite dans le roman-feuilleton de Mürger est retranscrite ici dans le Paris de l’après-guerre où de nombreux artistes (Hemingway, Picasso, Stravinsky, Sartre, Miller…) côtoyaient un quotidien similaire à celui de Rodolphe et de ses acolytes. Alors que cette adaptation paraît assez conventionnelle, et donc sans surprise, Mazzonis Di Pralafera semble se plaire à diluer l’intrigue au profit de scènes secondaires. Même si tous ces éléments annexes sont majoritairement maitrisés (les allées et venues des badauds à l’acte II le sont clairement moins), ils n’apportent aucune plus-value au propos et ont surtout pour effet de distraire le spectateur et de détourner son attention d’une direction d’acteurs assez ordinaire et parfois naïve.

Si les décors de Carlo Sala, constitués d’échafaudages habillés d’une toile peinte, limitent souvent les déplacements et les interactions entre les chanteurs, ils présentent l’avantage d’offrir de nombreux plans en hauteur et en profondeur bien exploités par le metteur en scène. Les lumières de Franco Marri apportent une indispensable contribution à plusieurs effets dramatiques.


 © Lorraine Wauters - Opéra Royal de Wallonie

Vocalement – nous l’écrivions plus haut – c’est une grande première pour Patrizia Ciofi, accoutumée jusqu’à présent au rôle de Musetta. Joyeuse, insouciante puis confuse, apeurée et expirante, Mimi est le modèle du soprano lyrique puccinien avec un timbre profond que la soprano italienne n’a jamais eu. En toute logique, les troisième et quatrième actes mettent mieux en valeur sa grande sensibilité avec notamment un « D’onde lieta usci », tout en émotion et une mort saisissante de vérité.

A travers un Rodolfo parfois insouciant, parfois pathétique, le ténor romain Gianluca Terranova offre une projection parfaite, une sonorité claire et limpide et une interprétation toujours juste. La complicité sans faille avec sa partenaire excuse quelques notes tendues, notamment à la fin de l’air « Che gelida manina… » où l’intensité dramatique voudrait plus d’aisance dans l’aigu.

Le couple Musetta/Marcello s’avère un peu plus déséquilibré. L’élégance et la technique de Cinzia Forte font mouche, même si le personnage ici reste un peu superficiel et que l’interprète n’est pas aidée par des tenues grossières accentuant maladroitement la personnalité extravagante de Musetta (alors que le reste des costumes de Fernand Ruiz sont sobres et se fondent pleinement dans la mise en scène choisie). En face, Ionut Pascu, pourtant familier du rôle de Marcello et largement applaudi au moment des saluts, surjoue son personnage autant sur le plan théâtral que vocal. Le reste de la distribution se révèle assez décevant. Excepté Patrick Delcour dans les deux petits rôles d’Alcindoro et de Benoît, la troupe, comme indifférente aux enjeux du drame, n’apporte aucune couleur musicale particulière. Est-ce parce qu’il fut révélé à Liège en 2010 dans le rôle de Schaunard que Laurent Kubla exagère sans finesse les traits de son personnage ?

Signalons la qualité de la prestation de la maîtrise d’enfants de l’Opéra Royal de Wallonie qui accompagne le vendeur de jouets Parpignol. Son positionnement en hauteur derrière le décor et non directement sur scène (seule évolution de la mise en scène par rapport à celle présentée à Tel Aviv), facilite l’homogénéité des voix, la netteté, la justesse, la précision rythmique et la diction parfaite de ces petits chanteurs.

Mais le véritable atout de cette production reste incontestablement l’approche du directeur musical de l’Opéra Royal de Wallonie Paolo Arrivabeni. Procédant par touches et par climats, sa lecture raffinée met en relief le grain sonore de l’orchestre. Immobilisme et climat blafard pour le tableau de La barrière de l’Enfer créent ainsi un contraste saisissant avec des crescendos dramatiques intenses ne franchissant jamais la limite du pathos.

Pour ceux qui ne peuvent pas aller en Wallonie avant la dernière représentation le 26 juin, une transmission en direct le 23 juin à 20h est prévue sur culturebox.francetvinfo.fr.

 

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