Exit les drag-queens, vive la subtilité !

La Calisto - Strasbourg

Par Bernard Schreuders | mer 26 Avril 2017 | Imprimer

Christophe Rousset a enfin obtenu gain de cause ! En 2010, il était déjà convaincu que la même artiste devait, comme à la création, interpréter à la fois le rôle de Diane et celui de Jupiter qui revêt son apparence pour séduire Calisto, mais à l’instar de la plupart des producteurs, le TCE décidait de travestir Jupiter, contraint au fausset dans ses parties de soprano. Effet comique garanti, mais au rire, Christophe Rousset et Mariame Clément préfèrent le sourire et une tout autre équivoque, renouant avec l’esprit du chef-d’œuvre de Faustini et Cavalli. Le lecteur nous pardonnera de le plonger in medias res, mais autant aller droit à l’essentiel et saluer la force d’une proposition qui ose s’affranchir des traditions d’interprétation et nous révèle une autre Calisto, moins enjouée, mais plus subtile que la version légendaire de Wernicke et Jacobs.

Le rideau se lève sur une fosse aux ours où un jeune gardien (Endymion) s’est pris d’affection pour l’unique pensionnaire. Décor unique également (Julia Hansen) mais sujet à transformations quand l’action quittera ce prologue réaliste pour basculer dans l’imaginaire. « La Calisto ou le songe d’Endymion » suggère en quelque sorte Mariame Clément, entre fantasmes et cauchemars hantés par des créatures mythologiques. Nous n’en dirons pas davantage pour ménager l’effet de surprise, non sans avoir toutefois loué la sobriété de la direction d’acteurs, élégante jusque dans les tableaux les plus lestes quand tant de metteurs en scène se croient obligés d’expliciter, de surligner et sombrent dans la redondance.

Dieu de la métamorphose par excellence (taureau, cygne, aigle ou pluie d’or), Jupiter prend « la figure et le costume de Diane » nous dit Ovide, la substitution est donc complète et le résultat, confondant, n'a rien à voir avec un simple travestissement. Comme l’observe Christophe Rousset, « Calisto ne passe plus pour la bécasse qui ne s’est pas aperçue du subterfuge », mais elle « assume en elle une autre forme de désir », un changement de perspective riche de conséquences. Vierge, mais point du tout nigaude, la nymphe apparait, au contraire, comme une de « ces héroïnes qui prennent en main leur destin et leur sexualité » (Mariame Clément), une héroïne qui n’a pas froid aux yeux et à qui Elena Tsallagova confère un abattage et un charisme inhabituels. Cependant, Calisto n’est pas Sophie et son chant se fait presque trop éclatant dans ses premiers airs, pris à un tempo sans doute un peu trop vif pour que leur sensualité s’épanouisse, mais elle sait tempérer sa fougue et s’ouvrir à la nuance, ses échanges avec la fausse Diane nous laissant entrevoir la volupté trouble que nous perdons quand une basse sopranise.

Ambigu à souhait, corsé mais aussi prodigue en caresses, le mezzo de Vivica Genaux semblait tout indiqué pour incarner les affects contradictoires de Diane, mais aussi pour camper sa contrefaçon. Un cigare aux lèvres, une démarche plus chaloupée suffit à évoquer l’identité véritable de cette entreprenante déesse. Vivica Genaux déploie des trésors de finesse dans les récitatifs et sa prestation nous réjouit d’autant plus qu’en assurant la partie de Jupiter en Diane, elle limite les interventions fastidieuses de Giovanni Battista Parodi (Jupiter). Souvent négligé par la dramaturgie alors qu’il s’agit d’un protagoniste à part entière, Endymion n’est plus un amant falot ni le Pierrot lunaire esquissé par Wernicke. Il possède une réelle épaisseur, une noblesse même qui procède de l’alto sombre et chaud de Filippo Mineccia, sa relation avec Diane paraît d’ailleurs plus équilibrée et leur duo final, tout en morbidezza, plus fusionnel que jamais.


Raffaela Milanesi (Giunone) et Elena Tsallagova (Calisto) © Klara Beck

En faisant de Linfea une vieille drag-queen, Wernicke et Jacobs s’inscrivaient dans une autre tradition erronée qui, celle-là, remonte à Leppard. Ce dernier assimilait la suivante de Diane aux nourrices montéverdiennes, convaincu de son caractère bouffe. Or, si tel était le cas, Calisto qui, répétons-le, n’est pas une écervelée, ne pourrait évidemment jamais croire que Diane la rejette parce qu’elle en pince pour Linfea (I, 10). Tant Christophe Rousset que Mariame Clément prennent au sérieux son déchirement, son désir de connaître l’amour et la maternité. A Paris, le chef avait d’ailleurs réussi à imposer un soprano, comme le demande la partition, en lieu et place de l’habituel ténor travesti. A Strasbourg, si Linfea échoit à Guy de Mey, le personnage n’a absolument rien de grivois ni de ridicule et ses airs, empreints de gravité, sont chargés d’émotions. La Calisto n’est décidément pas aussi frivole qu’ont pu nous le faire accroire de nombreux spectacles…

« La qualité à la fois du poème et de la musique n’indique jamais le grotesque – sauf dans les scènes de satyres chèvre-pieds », nous confiait Christophe Rousset en 2010. Ecrit pour un garçon d’une dizaine d’années (le futur compositeur Cristoforo Caresana), Satirino n’est pas non plus un rôle purement comique, n’en déplaise à René Jacobs qui le confiait à Dominique Visse. En l’occurrence, le métal, moins typé mais néanmoins assez personnel de Vassily Khoroshev souligne plutôt l’étrangeté d’un déguisement et d’un grimage particulièrement réussis (Julia Hansen). Un Mercure au look adolescent (une impression de déjà (beaucoup) vu) nous permet de retrouver le fringant Nikolay Borchev, remarqué dans L’Opera Seria de Gassmann la saison dernière.

Si la fureur de Junon appelle sans doute un surcroît d’autorité, Raffaela Milanesi sait par contre exprimer toute l’amertume de la femme trahie que la vengeance n’a pas réussi à apaiser. Treize musiciens (7 continuistes, 2 violons, 2 flûtes et 2 cornets) : l’effectif des Talens lyriques demeure inchangé depuis La Calisto du TCE, une option qui renvoie dos-à-dos la luxuriance et le purisme pour privilégier l’intelligence du drame. « Je pense que la musique vénitienne de cette époque cherche plus la couleur que la masse » explique Christophe Rousset dans le programme de salle et c’est exactement ce qu’il donne à entendre, variant les timbres et les alliages pour caractériser les microclimats dont regorge la partition.  

 

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