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FRANCESCHINI, Il Decameron – Avignon

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Spectacle
12 mars 2026
Un Boccace pour notre temps

Note ForumOpera.com

4

Infos sur l’œuvre

Matteo Franceschini
Il Decameron
Opéra sur un livret de Stefano Simone Pintor d’après Il Decameron de Giovanni Boccaccio

Création mondiale

Détails

Direction musicale et études musicales
Bianca Chillemi
Mise en scène
Caroline Leboutte

Dramaturgie
Matteo Franceschini, Caroline Leboutte et Stefano Simone Pintor
Scénographie et costumes
Aurélie Borremans
Chorégraphie
Fatou Traoré
Éclairages
Nicolas Olivier
Assistante mise en scène
Roxane Lefevre
Assistante costumes
Rita Belova

Interprétation (Toutes et tous sont chanteurs et conteurs, sans compter les instrumentistes mentionnés)

Charlotte Avias (mezzo), Clara Barbier-Serrano, (soprano), Elena Caccamo (mezzo), Mathieu Dubroca (baryton), Hélène Escriva (soprano, euphonium et trompette basse), Elena Olga Groppo (mezzo,violon), Robin  Kirklar (baryton, alto), Laure Magnien (mezzo, violoncelle), Laura Muller (mezzo) et Kenny Ferreira (ténor).

Production Opéra Grand Avignon, avec le soutien du GMEM – Centre National de Création Musicale de Marseille, Institut Culturel Italien de Marseille, Petit Palais Diffusion, Fonds de création lyrique (fcl), la culture avec la copie privée

Avignon, Opéra Grand Avignon, 8 mars 2026, 15h

 

Crédit photographique : Barbara Buschmann

 

 

On jubile et on est ému, par la narration malicieuse, par la musique qu’elle suscite, mais surtout par l’expression du jeu dramatique, ciselé. Leste comme grave, paillard, féministe, joyeusement anticlérical (comme l’était Boccace), voila un ouvrage à découvrir. Le Decameron fut la première œuvre où la femme se voit souhaiter une authentique libération sociale dans l’ordre de l’amour, et cette création, un 8 mars, n’est pas innocente. Plus d’une fois, la narration de Boccace, son esprit, ses sujets, nous renvoient à cette Florence à l’aube de la Renaissance, et Gianni Schicchi, dont l’histoire fut contée par Dante, mais que Puccini porta magistralement à la scène, relève du même esprit, facétieux, amoral, chaleureux, entre le fabliau et le roman picaresque. La modernité du premier best-seller du XIVe siècle, la riche variété du tableau social qu’il dresse, la verve joyeuse qui l’anime, allant de la gravité, du drame à la gaudriole, voire à la paillardise (1), lui ont assuré une place de choix dans notre patrimoine littéraire. Plusieurs des nouvelles retenues sont communes au film que Pasolini réalisa en 1971 et à l’opéra de Matteo Franceschini. Le spectateur les aura identifiées sans trop de mal (2), malgré un traitement foncièrement différent, puisque le cinéaste nous entraînait au XIVe siècle italien, riche de ses décors, de ses costumes et de ses visages. Ce soir, rien de tel puisque la transposition s’effectue dans un théâtre abandonné, où dix comédiens ont fui le chaos. Comme chez Boccace, sept jeunes femmes et trois jeunes hommes vont s’appuyer sur les nouvelles pour nous dispenser leur émotion et rejoindre son message universel, foncièrement optimiste alors que les temps n’y incitent pas. Musique et danse irriguent le recueil de Boccace : pratiquement chaque journée, nos dix jeunes chantent, jouent et dansent, illustrant telle ou telle nouvelle. Il en va de même dans cet opéra hors du commun. Signé Stefano Simone Pintor, le livret, d’une écriture soignée, serait un régal s’il ne comportait quelques outrances (ainsi dans l’histoire salace de la Fille du roi de Garbe, particulièrement, qui n’ajoutent rien à son caractère leste). Sinon, il est fidèle à l‘esprit comme à la lettre au texte original, qui se prête idéalement au traitement prosodique du compositeur.

Ponctuellement, l’amplification systématique pose problème, celle-ci forçant quelque peu le propos. D’autant que les voix, émises à l’avant-scène d’un théâtre à l’italienne dont l’acoustique est généreuse, devaient pouvoir s’en passer, pour ce qu’on en a jugé. Mais cette observation n’altère pas le bonheur de l’écoute. Le langage de Matteo Franceschini constitue une synthèse aboutie de cet ancrage dans la première Renaissance (à travers la modalité, le recours à des bourdons, à des ostinati etc.), des musiques actuelles et de l’électroacoustique, dont le compositeur est issu (3). De la narration déclamée en passant par le parlé-chanté, usant ponctuellement de l’italien, de l’anglais, de l’allemand…, l’écriture vocale, des soli comme des nombreux ensembles, toujours homophones, est un bonheur. L’instrumentale ne l’est pas moins, et il faut souligner à cet égard l’extraordinaire virtuosité des artistes, tout spécialement d’Hélène Escriva à l’euphonium. Quant au recours à l’électroacoustique, présent dès le début à travers les battements du cœur (dont le retour et l’épuisement marqueront la mort dans telle nouvelle), il ne sera jamais envahissant, ni agressif, se mixant harmonieusement avec le chant et la musique instrumentale des comédiens. Le compositeur ne se contente pas d’un cross-over devenu courant, il abolit les frontières, les catégories, les hiérarchies. Ainsi, avec subtilité, des tuilages permettent de marier harmonieusement les genres, de greffer des basses rythmées, empruntées aux musiques actuelles sur les polyphonies vocales mi-renaissantes, mi-contemporaines, ou l’inverse.

Aussi discrète qu’efficace, Bianca Chillemi, au piano/claviers, assure une direction exigeante dont les fruits sont unanimement appréciés. Quatre musiciens (violon, alto, violoncelle et euphonium/trompette basse) ont pris place sur une estrade en fond de scène. Toutes les combinaisons, toutes les fonctions leur seront assignées, musicales et dramatiques, d’accompagnement, mais aussi de jeu chambriste (un splendide duo violon-alto), dans des postures parfois surprenantes. A signaler que tous chantent, fort bien, parfois même en s’accompagnant (Robin Kirklar et  Elena Olga Groppo). De surcroît, ce sont d’excellents comédiens, que rien ne distingue de leurs partenaires conteurs et chanteurs. Il faut saluer la performance de la mise en scène et de la direction d’acteurs, que signe Caroline Leboutte. A la faveur de changements à vue (d’éléments du décor, d’accessoires et de costumes), le rythme sera soutenu, sans que jamais l’intérêt décroisse. La fluidité des enchaînements y participe pleinement. Nous sommes dans un théâtre, ne l’oublions pas, et cet artifice autorise un voyage à travers l’espace comme à travers le temps. Ainsi les costumes (d’Aurélie Borremans) iront de sous-vêtements à l’hoplite grec, en passant par une profusion de tenues, toujours appropriées et réussies, qui sont un régal pour l’œil. Les lumières, essentielles, de Nicolas Olivier, nous feront passer de l’obscurité à la lumière, au printemps rayonnant sur lequel s’achève l’ouvrage. Les mouvements, les tableaux vivants participent pleinement à la réussite. L’équipe que forment les chanteurs, conteurs, comédiens, et instrumentistes pour quatre d’entre eux, force l’admiration. Il n’est pas une voix qui dépare l’ensemble, riche d’individualités bien caractérisées. Elena Caccamo, soliste dans la nouvelle du faucon cuisiné, puis en Griselda, fait forte impression, et trouve les couleurs vocales appropriées à ses deux héroïnes, où son beau mezzo rayonne. Mathieu Dubroca campe un beau Tancrède, viril et puissant. Il faudrait citer chacune et chacun… Aucune faiblesse ni vocale, ni instrumentale dans cet ensemble soudé dont les polyphonies sont conduites avec art. Programmé en juin prochain à l’Athénée-Louis Jouvet, voilà un spectacle réjouissant et novateur : ce Decameron devrait sans peine conquérir tous les publics (mais « à partir de 14 ans » écrit le programme !).

(1) Les virtualités que recèlent les nouvelles sont pleinement révélées par la mise en scène, dans le tragique, dans le comique, comme dans ce qui relève déjà du théâtre de la foire ou de la comédie de boulevard.
(2) Sauf erreur ou oubli (car le programme ne résume pas l’action), en dehors du prologue, seront illustrées dans l’opéra les nouvelles suivantes, parfois entremêlées :  Madame Beritola (II/6) ; Tancrède fait assassiner l’amant de sa fille (IV/1) ; Lisbetta et le pot de basilic (IV/5) ; L’accouchement de la supposée morte (X/4) ; L’amour de Lisa pour le roi Pierre (X/6) ; La dame au faucon (V/9) ; Le curé, sa jument et le mari crédule (IX/7) ; Alaciel, fiancée du roi de Garbe (II/7); Galtiero et Griselda (X/10) ; Le jardin fleuri de Madame Dianora (X/5).
(3) Familier de longue date de la performance contemporaine chère à l’IRCAM, où il travailla, Matteo Franceschini nous donnait, en 2010, Il gridario, opéra de chambre pour soprano, acteur, chœur d'hommes, électronique live et vidéo, puis Forèst (2015), food-opera en quatre saisons, un prologue et un épilogue, Milo de Maya, dont Caroline Leboutte avait déjà réalisé la mise en scène, la même année, suivi d’un opéra tiré d'Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, pour cinq chanteurs, chœur de voix blanches, acteurs et orchestre, c’est dire son intérêt constant pour l’expression lyrique. La voix, confrontée à des dispositifs variés, est fréquemment illustrée dans son catalogue.

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