L’ironie et le merveilleux

La Cenerentola - Genève

Par Charles Sigel | ven 18 Septembre 2020 | Imprimer

Ah ! Le joli spectacle ! Evidemment plein de verve et d’esprit avec toutes les accélérations rossiniennes qu’on peut désirer, et les bouffonneries qu’on attend, mais discrètement mélancolique. Elle est belle, et drolatique, cette première image : la pauvre Cendrillon, avec son seau et son balai lave-pont. Toute seule au milieu  de la scène (immense) et vide. Derrière elle, un papier-peint grisâtre à motif de lambrequins. Elle nous regarde de derrière ses lunettes de chaisière, avec son tablier de ménagère, un peu douteux, et ses cheveux plats. On rit un peu, comme si on était gêné. Déjà, l’ouverture, sans flons-flons, a laissé l’auditeur dans un curieux entre-deux, dirigée par Antonino Fogliani dans un lavis de demi-teintes (de très beaux bois).

Aussitôt première rupture. Car la soirée sera du pur Laurent Pelly, second degré et vif-argent, clins d’œil et amour des acteurs. Surgissent des coulisses deux praticables à roulettes (il y en aura beaucoup, en mouvements incessants). Nous sommes chez Don Magnifico et le baron est dans la panade. Son intérieur ressemble à un vide-grenier et on pourrait en faire l’inventaire : une baignoire, des radiateurs en fonte, un frigo, une table en Formica et les chaises assorties, une buanderie complète avec bassins de métal et machines à laver à tambour, canapé à franges, fauteuil à la mode de 1958, cendrier sur pied, buffet basco-béarnais, etc… Tout un bric à brac décrépi, qui rappelle celui d’un Comte Ory lyonnais, du même tandem Laurent Pelly-Chantal Thomas (sa fidèle complice, et on les imagine assez bien tous les deux s’amusant de leurs trouvailles).
Partout, l’obsédant papier peint minable, dans la salle à manger du baron-barbon comme dans la chambre des deux pécores, Clorinde et Tisbé (deux nunuches à couettes, d’abord en nuisettes de gamines, puis dans d’hallucinantes robes-tutus orange fluo pour l’une et vert pomme pour l’autre, quand elle voudront aguicher le faux-prince, lui-même en habit Louis XV de satin rose).


© GTG Carole Parodi

Mélancolie secrète

Evidemment que la mise en scène jouera le contraste entre l’univers bouffon du bonhomme Magnifico et de ses deux chipies (Marie Lys et Elena Guseva, parfaitement pimbêches toutes deux dès leur duetto d’entrée), et le monde imaginaire de la rêveuse Angelina, surnommée Cendrillon, que Rossini suggère d’emblée par sa très belle et très triste chanson « Una volta c’era un re » : elle rêve d’un prince qui, parmi trois prétendantes, « dédaignant le faste et la beauté, jeta finalement son dévolu sur l'innocence et la bonté. »  
Et d’emblée la voix d’Anna Goryachova, par la vertu de ses couleurs naturellement dramatiques, construit un personnage sincère, touchant, fragile et ardent. Le paradoxe de ce rôle, c’est qu’il faudra attendre l’ultime tableau, juste avant le rideau final, pour qu’on entende son grand air « Nacqui all’affanno », où la mezzo-soprano russe brillera de toute sa virtuosité, de ses ornements impeccables, et toujours expressifs. Magnifique construction d’un personnage, en sachant jouer des teintes, un peu pastels, de sa voix.

Il y a un côté moralisateur dans cette adaptation du conte de Perrault. L’opéra fut créé à Rome (par un Rossini de 25 ans déjà auteur de 19 opéras et qui le composa en vingt-cinq jours…) Dans la ville des papes, pas question de montrer un pied nu pour chausser une pantoufle de vair, on se rabattra ici sur un chaste bracelet. La fable fait l’éloge de la bonté, du désintéressement, de la modestie. « Mon luxe est la vertu et l’amour ma fortune », chante l’héroïne. L’intrigue est bâtie sur un quiproquo à la Marivaux. Le prince Ramiro et son valet Dandini échangent leurs costumes, et évidemment que la pauvrette, brimée et affamée par son odieux beau-père, tombera amoureuse du « scudiero », de l’écuyer. A la fin, tout bien sûr rentrera dans l’ordre.

La vie en rose

Le monde dont rêve Cendrillon, c’est la vie en rose. Laurent Pelly, avec le dessein avoué d’estomper le côté bien-pensant de cet opéra romain, joue la carte du merveilleux, tel que l’imagine la malheureuse. D’où une pluie de rose. Tout devient rose, les costumes, les meubles, les éclairages (très réussis, de Duane Schuler). Les seize gentilshommes de la suite du prince (formidables voix masculines du chœur du Grand Théâtre de Genève, qui de surcroît bougent comme des danseurs) sont vêtus d’extravagants habits de cour dix-huitième, dans une palette rose-fuchsia-violine. Et descend des cintres un autre magasin d’antiquités, sous forme de panneaux transparents roses, fauteuils cannés, cadres rocaille, et bien sûr carrosse de princesse.
Tout cela est aimablement fou. « Nous sommes tous bons à enfermer », chante Angelina

Dans le rôle du philosophe Alidoro, substitut ici de la bonne marraine traditionnelle, le baryton Simone Alberghini brille notamment dans son grand air, particulièrement virtuose, « La del ciel nell'arcano profondo ». Laurent Pelly (à qui on doit les costumes, d’une délectable drôlerie) lui fait porter un frac de chef d’orchestre, à queue interminable, « probablement pour signifier le pouvoir transformateur de la musique, qui rend la magie possible », dit-il.

Le rôle de Don Magnifico a tous les attributs des basses-bouffes du maître de Pesaro. Il est à la fois dérisoire et considérable, cynique, mesquin, grotesque. Un régal d’acteur, et une composition réjouissante pour Carlo Lepore, coutumier du rôle, tour à tour en vieux peignoir défraîchi et en rose costume et perruque pyramidale. Voix profonde et truculence. Jeu au second degré assumé.

Le baryton Simone del Savio brille lui aussi dans le rôle du valet déguisé en prince, où sa faconde peut se laisser libre cours.

Et l’Urugayen Edgardo Rocha a fait du rôle du prince, aux aigus redoutables, un de ses chevaux de bataille. Rossini lui offre un air de bravoure avec choeur « Si, ritrovarla io giuro », où il peut mettre en valeur son agilité.

Une robe couleur de nuit et de rêve

La Cenerentola, malgré son titre, est un opéra d’hommes (il n’y a pas de chœur féminin, et la part des deux donzelles est assez congrue), Mais c’est surtout un irrésistible (et virtuose) enchainement d’ensembles, du duetto au sextuor, où le texte se démantibule en onomatopées, dans une élaboration quasi chambriste de haute précision. C’est un des plaisirs rossiniens que ces géométries sonores acrobatiques où chaque voix se fond avec les autres tout en restant reconnaissable. Le sextuor de la révélation « Siete voi ? Questo e un nodo avviluppado » avec ses R rrroulés est par exemple un délicieux moment de folie musicale, démonstration du travail d’ensemble accompli avec le maestro Fogliani. Grand rossinien (il a dirigé vingt-deux œuvres diverses du compositeur), il est à la fois le maître d’œuvre des ensembles et le très attentif partenaire des arias. Finesse et élégance, en lien parfait avec l’Orchestre de la Suisse Romande.

Une distribution de choix, et une joie visible à chanter, à retrouver les planches, après une si longue interruption (malgré le désagrément qu’on imagine de chanter devant un parterre clairsemé, prudence sanitaire oblige).

Mais la palme revient à la magnifique et émouvante Anna Goryachova. Nous avons dit les couleurs de sa voix, et la mélancolie profonde qu’elle suggère. Il faudrait dire sa suffocante apparition au bal du prince, belle comme Vivien Leigh dans une robe de conte de fée, des kilomètres de tissu aérien, d’une couleur indécise et changeante, violine, grise, allez savoir. Sa dernière sortie, ondulante, aérienne (avant son ultime retour en tablier de pauvresse) est pure féérie, cette féerie dont Rossini voulait se débarrasser, et qui revient sur les ailes de sa musique.

 

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