Deux cents ans et pas une ride !

La cenerentola - Monte-Carlo

Par Maurice Salles | mar 07 Février 2017 | Imprimer

Assurément il ne faut pas s’étonner de trouver Cecilia Bartoli, rossinienne ad hoc, en première ligne pour célébrer les deux cents ans de La Cenerentola. Les deux concerts qu’elle vient de donner à Monte-Carlo donnent le départ d’une tournée européenne de l’orchestre baroque Les Musiciens du Prince-Monaco, à la naissance duquel elle a présidé en 2016 et dont elle est directrice artistique. Pour ce projet, elle a rassemblé autour d’elle une équipe de partenaires qu’elle a connus à l’Opéra de Zurich, un de ses ports d’attache.

Ainsi en est-il de Claudia Blersch, qui a été chargée de la mise en espace, formule pratique pour les tournées. Pas de décors, donc, qui auraient reconstitué le château délabré de Montefiascone ou le palais princier, mais des vidéos projetant sur le fond de scène des motifs décoratifs s’adressant à l’imagination de chacun ou bien des éclairages de couleur changeante sont des palliatifs très efficaces. Réparti en zones fonctionnelles, l’espace scénique accueille en son centre l’orchestre, à l’arrière duquel, à cour, une estrade de faible hauteur supporte le chœur masculin. Tout le reste de l’espace, dont l’avant-scène, est à la disposition des solistes dont les entrées et les sorties s’effectuent par des portes latérales ou par les dégagements vers la coulisse sur les deux côtés de l’orchestre. Des alignements de plantes vertes apportent une touche décorative, évocation de jardins ou de parcs. Quelques chaises à dossier-médaillon apparemment patinées par le temps et un guéridon suffisent à meubler les demeures respectives. Cette réduction des accessoires au minimum, outre son intérêt pratique pour le projet déjà indiqué, concentre l’attention des spectateurs sur l’interaction des personnages. Découvraient-ils une œuvre absente des scènes monégasques depuis dix-sept ans, ceux qui riaient de bon cœur ? Car si les surtitres renseignaient qui ne comprenait pas l’italien, les mimiques étaient aussi éclairantes ! Et comme les déplacements ajoutaient encore au sens, et que les costumes explicitaient ce qui aurait pu être mal compris, l’exposé était d’une limpidité lumineuse. Le comportement égoïste et brutal des deux sœurs dans la première scène suffit déjà à les définir. Les toilettes d’apparat que Luis Perego leur attribue pour le bal du prince disent en outre leur sottise, leur vanité, leur futilité, et ajoutent pour Tisbe, revêtue de plume de paon, un intéressant problème de genre ! Pour Cenerentola, outre la tenue conventionnelle de la servante, deux robes spectaculaires aussi immaculées que l’innocente qui les porte, la première constellée d’empiècements rendus éblouissants par l’éclairage, la deuxième inspirée d’une robe de mariée fameuse qui sied à ravir à Cecilia Bartoli.


Edgardo Rocha (Ramiro) et Cecilia Bartoli (Cenerentola) © Alain Hanel

Celle-ci, qui songerait à le nier, est l’âme de la représentation. Non qu’il s’agisse pour nous de sous-évaluer ses partenaires, dont certains sont des rossiniens chevronnés. Membres de la troupe de l’Opéra de Zurich, Sen Guo et Irène Friedli prêtent leur voix respectivement à Clorinda et à Tisbe, qu’elles rendent parfaitement insupportables, ce qui est l’enjeu. Carlos Chausson, même s’il semble soigneusement se garder de prendre l’embonpoint qui « montre » souvent la cupidité gloutonne de Don Magnifico, pratique le rôle depuis assez longtemps pour que sa maîtrise vocale et scénique soit accomplie. A fortiori il en est de même pour Alessandro Corbelli, qui était déjà Dandini aux côtés de Cecilia Bartoli en 1993. Malheureusement, son état de santé défectueux, signalé par une annonce, entache passablement sa prestation : la gestion de ses moyens est un modèle de savoir-faire et de compétence technique, mais on le sent çà et là à des limites dans la puissance de l’émission. C’est évidemment regrettable, d’autant que la finesse et la verve de l’acteur sont intactes. Un autre regret tient au fait que l’interprète d’Alidoro n’ait pas été grimé : Ugo Guagliardo semble d’âge à être le compagnon de jeux du prince plus que son vénéré maître à penser. A moins d’accepter, puisqu’on lui verra des ailes – apparemment pas d’or – qu’il soit un personnage fantastique, le masculin d’une fée…ce qui n’entrait pas dans les vues de Rossini ! Vocalement, l’exécution de l’air célèbre (« Là del Ciel, nell’arcano profondo ») révèle une bonne préparation technique mais, est-ce un effet de l’acoustique de l’auditorium, la voix ne donne pas cette impression d’ampleur et de noblesse à laquelle d’autres interprètes nous ont habitué. Edgardo Rocha confirme les attentes que son nom avait fait naître. Si le timbre n’exerce pas sur nous de séduction particulière, l’émission franche, la capacité à phraser, à nuancer, la solidité des aigus, après la crédibilité de l’acteur dans le duo de la rencontre, où il se montre un partenaire fiable pour Cecilia Bartoli, ont déjà fait de lui un interprète recherché du rôle de Ramiro.

Quant à elle, elle ose reprendre encore le rôle qui a établi sa réputation il y déjà un temps certain, un défi devant lequel beaucoup auraient reculé. Faut-il parler de miracle en constatant qu’elle y est toujours aussi crédible ? Simplement on mesure mieux, parce qu’on sait tout ce qu’elle a accompli depuis ses débuts, la somme de travail que représente une interprétation globalement aussi vivante, et on s’émerveille que l’artiste ait su assez préserver cette apparente spontanéité pour nous y faire croire. La performance théâtrale est l’exact complément du travail vocal, qui à partir de la souplesse intrinsèque fait sembler naturelle l’émission contrôlée des figures les plus techniques. C’est bien le comble de l’art que de nous ravir en se faisant oublier. Non que le bonheur soit sans mélange : certains graves sont si appuyés, d’abord, qu’on se demande si, au statut qu’elle a atteint, quelqu’un pourrait se permettre de lui dire qu’ils sont laids, ou au moins qu’ils ne donnent l’impression ni de la nécessité ni de la facilité. Mais on n’a pas le temps de s’y appesantir parce qu’aussitôt après on est subjugué par une inflexion, un porté, un souffle suspendu, et que la vélocité des agilités reste ici de la volubilité, le débouché du trop-plein du cœur. Ainsi elle cisèle, de duo en duo, la douceur et la détermination du personnage, jusqu’à l’apothéose du rondo, aussi impressionnant exemple d’exécution transcendante qu’émouvant témoignage d’épanouissement artistique.  La gratitude qui monte aux lèvres, on voudrait alors pouvoir la partager avec le génial musicien qui sut composer cela. Grâces soient donc rendues à Cecilia Bartoli aussi pour avoir voulu ce projet : tel qu’il est, il nous donne de savourer encore et à sa juste valeur l’inusable jeunesse de cette musique.

De l’orchestre des Musiciens du Prince-Monaco on retient la virtuosité délectable des cordes et de certains pupitres des vents, celle du percussionniste et la musicalité de Luca Quintavalle au clavecin. Musicalité, c’est le maître mot de cette exécution qui repousse tout effet inutile, au bénéfice de sonorités qui donnent à l’orage des résonances à la Gluck et une coda à la Beethoven. Musicalité partagée par le chœur, dont les forte sont chantés et non vociférés comme parfois. Musicalité inhérente à un dynamisme qui ne naît pas de l’angoisse d’un chef d’orchestre – Gianluca Capuano donne l’impression d’être zen - mais de l’évocation, par la pulsion rythmique et les contrastes de couleur, des tensions éprouvées par les personnages. Il serait dommage de ne pas signaler la qualité d’exécution des ensembles, dont la difficulté liée à la complexité de l’entrelacs des vocalités est source de jouissance auditive quand elle est surmontée, ce qui est bien le cas ! Aucune volonté de réalisme, juste une invention où l’organisation des sons atteint une puissance suggestive qui soumet l’auditeur à leur jaillissement. Nous voici captifs…Et après ? La Cenerentola a deux cents ans ? Elle est fraîche aujourd’hui comme au premier jour !

 

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