Sortir du cadre

La Chauve-Souris - Rennes

Par Tania Bracq | mer 28 Avril 2021 | Imprimer

L'Opéra de Rennes accueille depuis un mois une ambitieuse création de la Chauve-Souris de Johann Strauss II. Bien qu'il ne puisse encore être donné en public, ce spectacle réjouissant bénéficiera le 9 juin prochain à 20h de quarante lieux de diffusion en Bretagne et Pays de Loire pour l'incontournable « Opéra sur écran(s) » dont le succès ne se dément pas depuis 2009.

Pour cette soirée de captation vidéo, le rideau se lève sur un mur noir couvert de cadres vides qui barre intégralement la scène. Les protagonistes s'y inscrivent, s'y rejoignent, changent de chassis ou s'en échappent. Dès le second acte, le mur scindé en deux ouvre enfin un horizon de fantaisie et d'ivresse aux personnages, même si ce panorama de rideaux lamés or n'est lui aussi qu'un faux semblant.

Sortir du cadre social qui bride les possibles, sortir de son rôle pour devenir quelqu'un d'autre, tel est bien le sujet de la Chauve-Souris. La jolie métaphore choisie par le scénographe Bruno de Lavenère résonne ici de manière particulièrement intime et pertinente tant nous aspirons tous à sortir du cadre étouffant de la pandémie qui contraint nos vies.


© Laurent Guizard

L'intrigue bien légère de cette nuit de fête, tout comme l'ode au champagne – partagé à plus de six – se teintent alors d'une délicate nostalgie pour le spectateur d'aujourd'hui. Ce dernier se sent au plus près des intentions de Johann Strauss II lorsqu'il évoque les derniers feux de l'Empire austro-hongois.

Jean Lacornerie ne renonce pas pour autant à divertir avec une mise en scène joyeuse, efficace qui relève le défi de rendre toujours lisibles les individualités en dépit d'une scène prise d'assaut par plus de quarante participants. On y compte six danseurs joliment chorégraphiés par Raphaël Cottin et vingt-quatre membres de Mélisme(s) survitaminés qui s'en donnent à « chœur » joie, forts d'un son plein et vibrant.

Le metteur en scène a également choisi de remplacer les textes parlés (et dits en allemand) par ceux du Réveillon, commis par les librettistes d'Offenbach, Meilhac et Halévy, point de départ à l'écriture de la Chauve-Souris. Mieux, il les confie à une unique narratrice, Anne Girouard, qui nous régale de toute sa gouaille et son talent. En 2012, au théâtre de la Monnaie, Guy Joosten faisait de Frosch un Monsieur Loyal qui guidait les spectateurs dans cette intrigue peu vraisemblable. Ici, c'est la conteuse qui endosse le rôle du gardien de prison adepte du cognac pour un moment de bravoure épatant où elle interpelle même le Chef afin d'obtenir l'autorisation d'embarquer le percussionniste dans sa beuverie.

Outre la prise en charge de la narration, la comédienne incarne en français les dialogues que les chanteurs miment en silence. Ce dédoublement aurait pu être pesant, redondant. Grâce à une évidente complicité entre les protagonistes, la pantomime agrémente au contraire la représentation de second degré et d'humour tout en enrichissant un peu plus les thèmes du travestissement, de l'être et du paraître qui sont au cœur du propos de l'opérette.

Cet ajout à la version originale permet l'épanouissement d'un plateau vocal très homogène essentiellement germanophone, rompus à l'esthétique viennoise et à la diction allemande.

C'est pourtant la canadienne Claire de Sévigné qui y brille de l'éclat le plus vif : son Adèle s'enorgueillit d'un timbre superbe, d'une remarquable intelligence de la vocalise comme du legato. Sa maîtresse, Eleonore Marguerre, possède un même art de la nuance et a également conservé l'agilité vocale de ses débuts comme colorature même si on se souvenait d'une émission plus rayonnante. Son maître, incarné par Stephan Genz allie quant à lui richesse du timbre, unité des registres et aisance scénique.

Ces qualités de comédiens-chanteurs sont partagées par l'ensemble de la distribution : La toute jeune Veronika Seghers y est une Ida pleine d'aplomb et d'allant, tout comme l'Alfred de Milos Bulajic – en dépit d'un vibrato bien serré – , le Falke de Thomas Tatzl ou le Franck hilarant d'Horst Lamnek.

Stephanie Houtzeel, enfin, campe un Prince Orlofsky à la projection glorieuse et aux graves soyeux dont le tour de magie rappelle que l'univers de Fledermaus est celui des faux semblants.

Dans la fosse, Claude Schnitzler peut compter sur l'implication et la précision de l'Orchestre National de Bretagne qui propose une pâte sonore sensuelle et enveloppante et souffre étonnement peu des impératifs du temps imposant une réduction orchestrale à vingt-trois instruments.

De l'importante tournée prévue pour ce spectacle avec dix-sept représentations à Rennes, Angers, Nantes, Toulon et Avignon, ne sont maintenues que les séances avignonnaises des 19 et 20 juin avant une reprise pour les fêtes de fin d'année à Toulon et dans le Grand-Ouest en 2023. Enfin, les auditeurs de France Musique pourront s'en régaler le 5 juin prochain à 20h.

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.