Le Diable et son train (de sénateur)

La Damnation de Faust - Angers

Par Laurent Bury | ven 15 Septembre 2017 | Imprimer

Monter La Damnation de Faust est une fête, une entreprise ambitieuse qui exige la réunion de forces nombreuses et variées, même lorsqu’on s’abstient de vouloir donner un équivalent visuel aux fantasmagories berliozo-goethéennes. Pour sa désormais traditionnelle œuvre lyrique en version concert qui ouvre la saison, Angers Nantes Opéra a fait l’excellent choix de cette « légende dramatique » dont la musique stupéfiante se passe fort bien de toute visualisation imposée. Outre la présence des enfants, nécessaire pour l’ultime chœur céleste – parfaites, les fillettes de la Maîtrise des Pays de la Loire, avec une mention spéciale pour la jeune soliste qui émet les « Margarita » répétés –, il a fallu joindre au chœur maison celui de l’Opéra de Dijon pour que bergers et soldats emplissent l’espace du Centre de Congrès d’Angers (et bientôt celui, plus vaste, de la Cité des Congrès de Nantes). En l’occurrence, la fusion des effectifs s’est fort bien opérée, comme l’an dernier avec les forces montpelliéraines pour Lohengrin, et l’on admire la netteté du résultat obtenu, tant dans le piano subito des bergers (« Paix ! Ma femme n’est pas ici ») que dans le « Gaudeamus » sonore des étudiants. Avec des voix comme celles-là, peut-être sans doute aurait-il été possible de respecter les indications du compositeur, qui prévoit que les Enfers s’expriment par un nombre décroissant de chanteurs (six ténors et six basses, puis six basses seules). Enfin, « tout allait son train, la musique et la danse », ou plutôt le chœur et l’orchestre, mais on peut s’interroger sur les choix de Pascal Rophé. Direction constamment modérée, qui évite avec soin tout excès et privilégie une grande lisibilité, ce dont il y aurait tout lieu de se réjouir si cela n’allait pas parfois un peu à l’encontre de la démesure berliozienne. L’extrême rapidité du chœur infernal – il est vrai qu’il n’est pas nécessaire de saisir la moindre syllabe des « merikariba » et autres « merondor dinkorlitz » – a pour pendant le quasi refus d’accélérer dans l’agitato de « D’amour l’ardente flamme ». Cette partition, qui n’est que contrastes, collage des atmosphères les plus opposées, se trouve lissée, selon une esthétique plus classique que romantique.


©Jef Rabillon

Heureusement, pour tenir la distance avec des tempos aussi retenus, la distribution vocale possède amplement les moyens nécessaires. Qui, aujourd’hui, pourrait être un meilleur interprète de Faust que Michael Spyres ? Après l’avoir chanté deux fois déjà dans le cadre du festival de La Côte-Saint-André, en 2014 et à nouveau cet été, il réitère ici sa performance, pour un rôle qu’il maîtrise de bout en bout (il est d’ailleurs le seul à se présenter sans partition). Dans un français toujours aussi miraculeux, avec une aisance totale jusque dans les passages les plus tendus – et Dieu sait que Berlioz n’a pas ménagé son héros –, le ténor américain incarne totalement son personnage en acteur consommé qui sait donner aux mots tout leur poids et la couleur (a-t-on jamais ainsi déclamé « Le mien seul reste froid, insensible à la gloire » ?). On reste suspendu à ses lèvres pendant toute la première partie, qui est presque un long monologue. On attendait avec impatience la prise de rôle de Catherine Hunold, mieux connue désormais dans ses prestations wagnériennes. Alors que Marguerite fait à présent figure de chasse gardée des mezzos, sa restitution à une soprano dramatique était déjà un beau motif de satisfaction. Et quelle soprano ! Dès son « Que l’air est étouffant » initial, on comprend que l’on trouvera chez elle les mêmes qualités de phrasé que chez Faust, et sa ballade du roi de Thulé se pare elle aussi de mille nuances, avant un duo où la passion l’emporte vite sur la pudeur des premières phrases. L’inconnue de cette équation restait Laurent Alvaro, mais là encore, le doute n’est pas longtemps permis. En entendant ce timbre dont l’étoffe ne cesse de s’enrichir dans le grave, on se demande d’abord si l’aigu sera à la hauteur, mais l’on est peu à peu rassuré et, dans la deuxième partie, la voix sonne tout à fait chauffée et s’élance sans hésitation vers le haut de la tessiture. Méphistophélique, le chanteur l’est aussi dans sa présence, diable rendu boiteux par un accident récent, on le suppose. Le Brander efficace de Bertrand Bontoux complète cette distribution. Et comme il n’est pas impossible que, d’ici les soirées nantaises prévues à la fin du mois, un soupçon d’audace et de folie vienne fouetter cette lecture pour le moment un peu trop sage, il serait dommage de passer à côté de cette belle Damnation

 

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