Quoi ! Je perds Eurydice !

La descente d’Orphée aux enfers - Dijon

Par Yvan Beuvard | sam 14 Mars 2015 | Imprimer

Consacré dans sa totalité à  des œuvres de Marc-Antoine Charpentier, le concert  propose en première partie Amor vince ogni cosa, une « pastoraletta » peu connue, en italien, suivie d’une intéressante « sonate à 8 », annonciatrice des meilleures pièces instrumentales de Couperin et de Rameau. Mais c’est La descente d’Orphée aux Enfers, révélée par William Christie et Paul Agnew il y aura bientôt vingt ans, qui attire un très nombreux public. Un mémorable Actéon dans sa version scénique avait été donné, à Lille comme à Dijon, par les mêmes interprètes en 2013.

Le premier acte commence, comme tous les Orphée, par la célébration des noces par les nymphes et les bergers. Eurydice, à peine apparue, est mordue par le serpent. Orphée, désespéré, se voit proposer par son père, Apollon, d’aller la chercher aux Enfers. Son chant, au second acte, émeut les puissances infernales et les Ombres coupables. Proserpine implore Pluton, qui cède, de rendre Eurydice à Orphée. Un chœur des Ombres heureuses, de Furies et de « Fantômes dansants » conclut heureusement l'opéra.

Orphée, chanté par Samuel Boden, est stupéfiant. L’émission colorée, la diction parfaite, la qualité des phrasés emportent l’adhésion. Si sa plainte « Ah ! bergers, c’en est fait, il n’est plus d’Eurydice » nous émeut, c’est dans son air « Eurydice n’est plus », accompagné par les trois violes de gambe, que le sommet est atteint. Katherine Watson, dont on connaît l’art consommé en matière de chant baroque, campe une Eurydice d’une grande vérité. Son chant, toujours frais, naturel, exemplaire, nous fait regretter la disparition prématurée de son héroïne. Malgré la brièveté de son rôle, la Proserpine de Cécile Achille est remarquable : voix bien timbrée, naturellement puissante et expressive. Victor Sicard nous donne un bel Apollon à l’émission chaude et pleine, toujours intelligible. Enfin, Geoffroy Buffière – dont le port et les qualités vocales rappellent étrangement ceux de José van Dam jeune – chante un Pluton impérieux, dont l’humanisation est touchante. Il faudrait encore citer Elodie Kimmel, Eugénie Lefebvre, Jean-Christophe Clair et Matthieu Chapuis car aucun ne démérite. Les ensembles sont un véritable régal, particulièrement le trio formé par Ixion, Tantale et Titie au début du second acte « Affreux tourments, gênes cruelles ». Les chanteurs sont servis par un Concert d’Astrée superlatif, conduit naturellement par Emmanuelle Haïm, aux claviers. Les flûtes, virtuoses et fruitées, les violes, qui équivalent les meilleurs consorts d’Outre-Manche, et le théorbe inventif de Monica Pustilnik servent les voix à merveille. Qu’il s’agisse de l’extrême raffinement, ou de la violence dramatique, la palette expressive et la dynamique renouvellent la lecture de ce trésor du baroque et nous font regretter d’en être resté à une version de concert.

 

 

 

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