Le mystère de la chambre rouge

La Grande Duchesse de Gérolstein - Asnières

Par Jean-Marcel Humbert | sam 19 Mai 2018 | Imprimer

La chef d’orchestre Laëtitia Trouvé vient saluer à la fin la baguette entre les dents, symbole de la rage de vaincre qu’elle transmet à l’orchestre et au plateau. Son regard, incisif et malicieux à la fois, montre que l’on a affaire à une forte personnalité, ayant à cœur de réussir d’impossibles gageures. Car monter La Grande Duchesse (titre original La Chambre rouge), production entière musicale et scénique dans un temps très limité de répétitions, est bien l’un des paris les plus difficiles qui soient. Celui-ci est pourtant mené à bien par la troupe d’Oya Kephale qui mêle professionnels et amateurs et se maintient au niveau des meilleures. La tradition française de ce type de troupe, qui a périclité avec le temps contrairement au monde anglo-saxon, n’en compte plus aujourd’hui que moins d’une dizaine. Et pourtant quelle richesse musicale et humaine que ce travail rigoureux menant musiciens, choristes, solistes et spectateurs vers  les chemins du grand opéra.

Certes, La Grande Duchesse est une œuvre particulièrement difficile. De sordides questions de droits, rappelées dans le programme, empêchent pour des raisons financières d’utiliser les versions les plus récentes de Monsieur Keck. Il est curieux de constater qu’aucune dérogation ne soit prévue pour des troupes d’amateurs dont les quelques bénéfices sont reversés à des associations caritatives. C’est donc la version de la création qui est utilisée ce soir, avec quelques coupures et aménagements. Ainsi, la seconde partie de la soirée, avec son interminable souterrain, trouve-t-elle une forme qui restructure le propos et le rend beaucoup plus intelligible et agréable que les actuelles versions « revues » qui réintègrent notamment ce qu’Offenbach avait lui-même déjà coupé.  En revanche, la suppression du délicieux air du Prince Paul au premier acte (« La Gazette de Hollande ») n’est pas une erreur, c’est une faute.

© Photo E. Guyart/Oya Kephale

Les solistes s’en tirent globalement très bien. Bien sûr, il faut déjà une Grande Duchesse, et elle est bien là. Sonia Jacobson apporte une décontraction scénique toute britannique, sémillante et malicieuse, sans lourdeur ni vulgarité. Même si elle n’a pas les graves profonds dont on pourrait rêver (on en a vu d’autres – et des plus grandes – être confrontées au même problème), elle joue sans truquer, aussi à l’aise dans les parties parlées que chantées.  Le couple Fritz et Wanda  est tout à fait convaincant, Matthieu Ségot chantant un Fritz à la voix sonore et particulièrement bien projetée, tout en jouant le personnage d’une manière un peu lunaire, et Ombeline Ségot prêtant à Wanda son allant et sa jolie voix. Le prince Paul de Gabriel Marie d’Avigneau, ténor léger très musical, est presque trop séduisant, au point que l’on ne comprend plus très bien pourquoi la Grande Duchesse hésite tant à l’épouser. Vianney Boyer est un baron Puck bien enferré dans ses convictions, tandis que Mathieu Guigue campe un général Boum qui, à défaut de panache, se fait entendre d’une voix forte. Outre le personnage un peu monolithique du baron Grog de Thibault van der Stichel, les comparses Stéphanie Rivage, Marie-Andine Bouvattier et Thibault Néron Bancel complètent agréablement la distribution.

Les costumes colorés et drôles réalisés collectivement arrivent à faire oublier parfois une mise en scène un peu irrégulière, et si l’on salue la direction d’acteurs de Clémence de Vimal, on note que la collégialité du travail scénique fait regretter la patte d’un maître d’œuvre responsable de l’ensemble de la production. En effet, paradoxalement, alors que la première partie de l’œuvre, qui contient les airs les plus célèbres, avait connu un immense succès à la création, et la seconde un relatif insuccès, c’est tout le contraire qui se passe ce soir : on assiste à une première partie au premier degré, sans allant (trop grande lenteur des échanges parlés pourtant allégés), dans une mise en scène plutôt fade et statique, où les chœurs ressemblent à des automates sans âme, et où les solistes – privés de tout élément de décor et de mobilier même simplifié – en sont encore à chanter leur air plantés sans bouger au milieu de la scène. Tout bascule dans la seconde partie, où l’on retrouve la troupe dans sa forme idéale, avec de vrais éléments de décor, et des mouvements efficaces soigneusement mis en place. Comme toujours dans ce cas là, on mesure ce qu’il a pu manquer de temps pour parfaire et rééquilibrer l’ensemble du spectacle, qui a néanmoins ravi la nombreuse assistance présente lors des six représentations données dans la grande salle du beau théâtre Armande Béjart.

 

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