Tuuli Takala, une Violetta qui promet

La Traviata - Metz

Par Yvan Beuvard | dim 02 Février 2020 | Imprimer

Unique, mais changeant à la faveur des transparences liées aux tulles, des projections comme des éclairages, le décor de cette Traviata messine nous entraîne dans un univers que l’on pourrait croire signé de Paul Delvaux. Moins par sa dimension surréaliste que par ses dessins et ses tons pastel, les bleus tout particulièrement, costumes ou ciels. C’est un monde à la limite de l’onirisme, fantomatique, d’une indéniable beauté plastique qui sied bien à cette Traviata que nous propose Paul-Emile Fourny. Le concepteur, familier de l’ouvrage, emprunte l’essentiel à sa précédente réalisation (2013) dont la solitude de Violetta et l’allégorie de la mort constituaient les clés. Toute sa fidèle équipe, très professionnelle, est mobilisée et n’appelle que des éloges. De l’élégante et vaste pièce rectangulaire – qui se fera circulaire – seuls le pavement, la cheminée, surmontée d’un trumeau qui renvoie parfois une image de Violetta, et un lustre monumental, traversent les scènes. Translucides sont les murs, lambrissés, ouverts de larges baies, Le statisme des personnages ou leur lente déambulation, les somptueux costumes assortis aux décors comme au statut de chacun, tout participe à ce climat singulier, sans oublier les mouvements des nuages et les ciels changeants des deuxième et quatrième tableaux. Pour n’avoir pas eu la chance de voir la production de 2013, la parenté avec la mise en scène de Nous sommes éternels (Le bal des fantômes) relève de l’évidence. La mise en scène de Paul-Emile Fourny traduit bien son sens du théâtre : jamais on ne tombe dans la grandiloquence, la mièvrerie ou le ridicule. L’ascension à laquelle nous participons nous conduira à un dernier acte d’une vérité rare, où tout concourt à une émotion intense, humaine et juste. La direction d’acteur s’avère pertinente, efficace, à l’exception du premier malaise de Violetta, surjoué. L’effet de perspective et le rétrécissement de l’espace en fond de scène donnent parfois l’impression d’une surcharge de personnages. Mais ce ne sont là que détails au regard de la belle réussite de l’ensemble.


© Christian Brémont - Opéra Théâtre Metz-Métropole

Le premier acte séduit davantage par la découverte visuelle que par sa dimension musicale. Le parti pris de figer les personnages dont l’uniformité des tons des costumes renforce l’appartenance à un même milieu, autorise la mise en valeur des solistes. Cependant, la légèreté, la joyeuse ébriété font quelque peu défaut. D’autre part, une première, avec des prises de rôle, le souci de se ménager vocalement pour tenir jusqu’au finale ne doivent pas être étrangers à cette impression. Le brindisi, «Un di, felice », déçoivent quelque peu. Jonathan Boyd ne serait-il qu’un quelconque Alfredo ? L’émission semble inégale, instable. Par contre, la voix de Tuuli Takala, chaude, homogène, agile, nous vaut une scène et air (« E strano… Follie ! Follie !... Sempre libera ») de belle facture. Si les phrases, hachées, nous font douter de sa longueur de voix, la suite démentira cette réserve : il s’agissait du choix délibéré de traduire l’exaltation amoureuse. La jeune Finlandaise, mozartienne accomplie, lauréate de prestigieux concours, est peu connue chez nous, malgré sa participation à nombre de réussites internationales. Certes elle avait déjà chanté Gilda, sa seule incursion chez Verdi, avant que lui soit proposé d’être Violetta, il y a deux ans. Mais, passer de la Reine de la nuit à ce rôle d’une rare exigence n’a guère souri à celles qui l’on tenté … N’est pas Violetta qui veut, on l’a dit, tant la richesse de la personnalité appelle la palette expressive la plus riche, assortie de moyens superlatifs. La prise de rôle est convaincante. On oublie les prouesses vocales, pleinement assumées, pour la vérité dramatique, essentielle. Tuuli Takala a l’émission ample, un solide médium, de splendides aigus, le legato, les couleurs, avec le sfumato, d’exquis piani, et fait sien le personnage, sa richesse, sa profondeur comme sa fragilité. Pas l’ombre d’un effort dans les passages les plus exigeants : la simplicité au service de la vérité psychologique. La diction est superbe, appui constant de la ligne vocale. Sans surcharge, elle donne aux deux derniers actes une rare densité, naturelle. L’« Addio del passato » est miraculeux de soutien, de sensibilité. Une voix d’exception.

Ténor éclectique qui fait son miel de Stravinsky et de Britten autant que de Tchaïkovski, Jonathan Boyd nous vaut un Alfredo jeune comme il se doit. Même si le premier acte ne convainc qu’à moitié, les suivants nous le montrent en pleine possession de ses moyens : la voix est solide, stable, longue et subtile. De « De’ miei bollenti spiriti » à l’ultime air, « Parigi, o cara », il se montre à la hauteur, et à l’unisson de sa partenaire. Les qualités vocales de Stefano Meo sont indéniables. Cependant, elles ne suffisent pas à faire vivre ce Giorgio Germont, appliqué, sans grande personnalité marquée. Il fait du son, qu’il ne cherche pas à assombrir, sans la noblesse de timbre attendue. La taille physique du chanteur est impressionnante, mais, n’était le « Di Provenza », lumineux, nuancé, l’émission dans le registre haut semble marquée par la fatigue. Flora est remarquablement incarnée par Lidija Jovanovic, superbe mezzo, voix chaleureuse, jeune, associée à un tempérament dramatique. Gastone est chanté par Osvaldo Peroni, solide ténor. Christian Tréguier donne une réelle épaisseur au docteur Grenvil. Olivier Déjean, malgré la brièveté de son rôle, parvient à caractériser le baron Douphol avec autorité. Les autres personnages sont confiés à des familiers de l’Opéra Théâtre, dont aucun ne démérite.

La direction remarquable de David Reiland, à la tête de ses musiciens de l’Orchestre National de Metz, n’est pas étrangère au succès de cette réalisation : sans forcer les tempi ni les contrastes, il maintient de bout en bout la tension, veillant à la transparence des plans, au relief des timbres. On est séduit par le sfumato opportun, en accord avec la vision vaporeuse des décors. Les soli instrumentaux, notamment dans les passages parlando, sont en retrait, simples et naturels, comme on les aime. La narration orchestrale est subtile, fouillée, dès le premier prélude. Vif, nerveux durant la fête et les ballets, l’orchestre se fait diaphane durant le finale. Malgré les différences des chanteurs, le chef impose une unité stylistique, que partagent les chœurs, particulièrement engagés, précis. Son attention pour chacun est telle que tous sont pleinement investis, pour notre plus grand bonheur. Du beau travail, salué comme il se doit par un public conquis.

 

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