Dans le texte

La Walkyrie - Madrid

Par Dominique Joucken | ven 21 Février 2020 | Imprimer

Dans sa Walkyrie présentée actuellement au Teatro Real de Madrid, Robert Carsen opère un choix qui pourrait sembler évident a priori mais qui relève ces temps-ci d’une optique révolutionnaire : raconter l’histoire des Wälsungen, de Wotan et de Brünnhilde telle que Wagner l’avait pensée. Ni plus ni moins. Oh certes, il y a bien quelques concessions à l’air du temps, l’une ou l’autre transposition : les hommes en armes du 1er acte, qui pourraient être n’importe quel groupe de mercenaires d’aujourd’hui, le Walhalla transformé en salon bourgeois, la jeep qui accueille les jumeaux amoureux, les costumes des héros emportés par les Walkyries. Mais ce ne sont là que des détails. La trame reste très fidèle aux intentions de Wagner, jusque dans ses didascalies, et la seule vraie liberté prise avec le livret est celle de transformer la lance de Wotan en une canne. Une belle trouvaille, quand on dénombre toutes les fois où le roi des dieux va déplorer son impuissance.


© Teatro Real

Pour le reste, Carsen s’attelle à nous raconter une histoire qui le touche, et il le fait avec talent. La façon dont la hutte de Hunding se transforme, par le simple fait de l’éclairage (bravo Manfred Voss!), en un havre d’amour et de lumière est estomaquante. La scène entre Wotan et Fricka, même transposée, garde toute sa force de désarroi, et l’aliénation progressive de Wotan y est rendue avec une sobriété qui en rehausse la vraisemblance. Adroitement, Carsen introduit ici un feu de cheminée, symbole d’un bonheur bourgeois et faux, qui entre en résonance avec le brasero où Siegmund tente de se réchauffer au I, et qui annonce le fantastique brasier du III. Acte III justement, dont on se gardera de trop dévoiler le contenu visuel, tant il surprend par sa richesse, son émotion et la précision de sa direction d ‘acteurs. La Walkyrie est rendue par Carsen à sa force de drame humain, à son message d’émotion pure, et c’est sans doute le plus beau compliment que l’on puisse adresser à un metteur en scène aujourd’hui.

En matière de chant, le bilan est plus inégal. Stuart Skelton commence très bien. Son ‘Wess Herd dies auch sei » lancé à pleine voix, d’une santé de fer, avec un format vocal qui est très exactement celui d’un Heldentenor, présage de grands bonheurs pour la suite. Hélas, alors que la plupart des chanteurs se « chauffent » au fil d’une représentation, lui semble se refroidir. La voix paraît de moins en moins maniable, de moins en moins puissante au fur et à mesure des divers récits, et elle n’a plus de format héroïque pour le duo avec Sieglinde, qu’on est en droit d’exiger enflammé. Les choses s’aggravent au II, où Skelton devient de moins en moins audible, pour finir presque aphone. Quant à son jeu d’acteur, aborder le sujet force à dire un mot du gabarit des chanteurs. On sait le sujet délicat, et objet de beaucoup de polémiques. Mais ici, l’embonpoint de l’Australien lui porte doublement préjudice. D’abord il n’est pas crédible en jeune guerrier qui enflamme le cœur de sa sœur. Ensuite il est tellement gêné par son propre poids qu’il ne peut plus, tout simplement plus, suivre les indications du metteur en scène pour rendre l’âpreté du récit. On soupçonne d’ailleurs qu’il y ait un lien entre l’excès pondéral du ténor et sa difficulté à tenir le rôle sur la longueur, surtout que la situation s’est aggravée depuis le Tristan donné au Met en 2017.

Sa Sieglinde ne connaît pas ces difficultés. Adrianne Pieczonka livre une prestation de premier ordre. Les puristes et autres archivistes du chant wagnérien trouveront des Sieglinde plus emportées, plus folles d’amour (Jessye Norman, Leonie Rysanek), mais peu de titulaires actuelles affrontent le rôle avec davantage d’honnêteté, et il faut reconnaître que le spectacle de sa détresse est à fendre le cœur. Le Hunding de René Pape reste fidèle à ses standards de qualité. Une basse bien sonore, un allemand parfaitement prononcé, un jeu au cordeau. La Fricka de Daniela Sindram fait forte impression sur le public madrilène lors de son entrée en grande bourgeoise méprisante, et le duo confirmera le charisme de la chanteuse. On regrettera juste quelques notes aigües un peu courtes, probablement par souci de « faire réaliste ». Très attendu, le Wotan de Tomasz Konieczny ne déçoit pas. Après avoir enregistré le rôle pour Marek Janowski, le baryton-basse polonais avance encore d ‘un degré dans l’appropriation du personnage. Chaque mot reçoit son pesant de signification, de chagrin, de dignité. Il n’est pas facile d’habiter toutes les phrases du monologue de l’acte II, dont certaines ressemblent à du Schopenhauer mal digéré. Konieczny y parvient, tendant un arc qui ne se relâche jamais, maintenant une couleur de voix constamment belle, gardant des réserves de puissance qui culmineront dans des Adieux d’anthologie. Un grand Wotan a chanté ce soir à Madrid, et on espère qu’il aura l’occasion d’immortaliser ses progrès dans un deuxième enregistrement de la Tétralogie.

Si le roi des dieux est remarquable, la vraie triomphatrice de la soirée est sa fille. En Brünnhilde, Ricarda Merbeth remporte tous les suffrages, et le public lui réserve un triomphe. Souvent décrite comme une honnête routière des scènes wagnériennes, la soprano brise ce plafond de verre que d’aucuns avaient voulu lui construire et démontre que, non seulement sa voix est d’une plasticité, d’une égalité admirable dans tous les registres, mais qu’elle peut aussi irradier de présence, même quand elle est seule, dans l’obscurité, au fond d’une scène immense : son « war es so schmahlich » est audible jusqu’aux derniers balcons, et donne le frisson. Elle ne cède rien face à son ogre de père, et ses dernières notes sont lancées avec une bravoure qui vrille les tympans. Confirmera-t-elle ce changement d’envergure dans Siegfried ? On l’espère …

Pablo Heras-Casado a réfléchi longuement sur son Wagner. On le sent, on l’entend. Il a déjà sa conception de la Tétralogie, une conception faite de lenteur mais aussi de clarté. La référence qui vient le plus vite à l’esprit en l’écoutant est Bernard Haitink, lui aussi adepte d’un Wagner sérieux mais qui évitait toute lourdeur. Une telle lecture demande une phalange capable d’habiter les longueurs imposées par un chef qui aime prendre son temps, et qui colore les longues lignes que l’Espagnol dessine à mains nues. Le compte n’y est pas tout-à-fait avec l’Orchestre du Teatro Real. Malgré des individualités remarquables (les cuivres, les harpes !), il manque encore la profondeur des plans, la conscience des différentes strates que contient la musique de Wagner, bref, la verticalité, que peuvent mieux offrir les ensembles qui pratiquent Wagner de façon régulière depuis de nombreuses années. Rien d’indigne cependant, et la qualité globale de la prestation orchestrale contribue à faire de cette soirée wagnérienne une très belle réussite.

 

 

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