Un lifting était-il nécessaire ?

L'Angelica - Martina Franca

Par Maurice Salles | lun 02 Août 2021 | Imprimer

En 1720, pour célébrer l’anniversaire de sa fille Elisa, le prince napolitain Antonio Carmine Caracciolo commanda à Nicola Porpora, le compositeur depuis peu à la mode, une serenata. Ce genre musical, dont le premier exemple connu remonte à 1661 à Vienne, s’était développé rapidement, à Florence, Venise et Naples. Haendel avait écrit la sienne avec Aci, Galatea e Polifemo. En quelques jours Porpora écrivit L’Angelica, sur un livret de Piero Trapassi, qui serait rapidement plus connu sous le nom de Metastasio, et il y fit débuter un de ses élèves, Carlo Broschi, qu’on appellerait bientôt Farinelli. Quant à lui, dix ans plus tard, il serait le rival de Haendel à Londres. Cette conjonction unique suffirait à justifier la décision de ramener l’œuvre à la lumière.

Le sujet de L’Angelica est donc l’amour et ses dangers, traité sous l’angle d’un divertissement de cour. Angelica, la princesse magicienne, et Medoro consomment leur passion dans une retraite bucolique. Las, le guerrier Orlando, obsédé par la séductrice, a retrouvé sa trace. Pour le calmer elle feint de l’aimer, mais il découvre qu’elle lui a menti et laisse éclater sa colère. Profitant de la nuit venue Angelica et Medoro disparaissent. Orlando sombre dans la folie. Tiré de L’Arioste, l’épisode lié à l’épopée chevaleresque est devenu avec le temps un lieu commun de la littérature galante, un prétexte à divertissement. La sérénade est donc l’occasion d’une fête donnée quand la nuit tombe, où les lumières vont jouer un rôle essentiel pour représenter les divers moments évoqués par le texte tout en signalant par leur quantité la magnificence de l’hôte.


Titiro (Sergio Foresti) et Orlando (Teresa iervolino) © DR

La sérénade étant prévue pour six voix, il en manque trois. Le librettiste invente donc un autre couple d’amoureux, jeunes et candides, et un vieillard sentencieux et serviable, qui sans le vouloir révèlera à Orlando les mensonges d’Angelica. Tous trois vivent au sein de la nature, en accord avec elle, et leur ingénuité fera un savoureux contraste avec le cynisme d’Angelica. A l’amour qu’ils conçoivent comme un don réciproque elle opposera railleusement une stratégie de domination qui emprunte sans scrupules le masque de la sincérité.

Est-ce pour cela que Gianluca Falaschi, responsable de la mise en scène, du décor et des costumes, fait grand usage de masques ? Si un déguisement est prévu pour Medoro dans la fuite finale, pourquoi, hormis Angelica et Orlando, les autres personnages en seront-ils progressivement affublés? Il est clair d’emblée que son propos n’est pas d’illustrer l’œuvre en tenant compte du lieu prescrit, un jardin dans une maison de campagne, ni des indications temporelles, donc de lumière, de l’aurore à la nuit tombée, relatives à la nature et aux sensations qu’on y éprouve à ces moments donnés. Pourquoi méconnaître l’aspect pastoral de l’œuvre, qui fait de la nature le refuge des amours menacées et des vertus primordiales ?


Orlando (Teresa Iervolino)

En guise de décor une longue table recouverte d’une nappe blanche ornée d’une guirlande de fleurs en feston. Elle est placée au centre de la scène, devant une paroi composée de panneaux translucides derrière laquelle les serviteurs viendront à plusieurs reprises se détendre en échangeant des caresses et des étreintes sans préjugés. Pendant l’ouverture ils mettent la dernière main aux préparatifs d’un banquet, couverts, flambeaux, fleurs, tandis que des personnages peut-être déjà éméchés seraient des invités enclins à faire des galipettes. Foin donc du décor naturel. Les costumes – premier métier de Gianluca Falaschi – vont de l’habit du majordome (le vieillard Titiro) à la tenue corsage blanc jupe noire qui  fait d’Angelica une cousine de Morticia Adams, en passant par le smoking noir de Medoro. La tunique de la jeune Licori est blanche, son amoureux peut-être en vert sombre, et Orlando en pantalon et veste pourpre, avec un cimier empanaché de même couleur. Et puis, dans des apparitions dont on n’a pas compris ni le rôle ni le sens – par rapport à l’œuvre, car on suppose qu’il y a derrière une pensée du metteur en scène – que leur multiplicité rend lassantes, des drag queens peut-être invitées à la fête, dont les vêtements violemment colorés  parodient la mode du XVIII° siècle et un factotum énigmatique.

Dans l’épisode qui sert de support de la sérénade, la passion qu’Angelica éprouve pour Medoro est clairement d’origine sexuelle. Elle a soigné ce blessé parce qu’elle le trouvait trop bel homme pour le laisser mourir. Or le personnage qui nous est montré est tout sauf passionné : elle semble indifférente, voire impatientée quand Medoro se répand en déclarations ferventes. Sans doute s’agit-il de rendre manifeste l’insensibilité sentimentale du personnage ; mais cette froideur délibérée n’est-elle pas excessive, et en contradiction avec les mots ? Pour Angelica, dans sa relation avec Medoro, l’heure de la duplicité n’est pas encore venue. Comme l’interprète saura, dans la deuxième partie, exprimer par ses seules mimiques et attitudes combien Angelica est touchée par l’invocation de Medoro à la lune, on est enclin à penser qu’elle se conforme à une prescription du maître d'œuvre.

L’incarnation des personnages passe par le corps des interprètes. La distribution réunit une Angelica de haute taille à un Medoro plutôt menu. Le rapport est tel qu’on ne peut s’empêcher de penser aux caricatures qui représentent des couples où le petit homme est le souffre-douleur de la maîtresse femme. Il faut alors tout le talent des interprètes pour faire oublier cette référence. Ekaterina Bakanova est donc cette femme fatale qui soumet les hommes à sa volonté, par son charme et ses ruses. La composition est à saluer, même si elle nous empêche d’apprécier le lyrisme qui ne se déploiera vraiment que dans la deuxième partie, où le personnage soutiendra le jeu et l’expressivité vocale découlant du texte de Metastasio sans biaiser la situation. La fermeté de la voix et sa rondeur lui ont donné l’autorité nécessaire dans cette conception, avant les élans passionnés de l'amoureuse. Son Medoro, incarné par Paola Valentina Molinari, suggère l’idée du jouet sexuel tant elle semble fluette auprès d’Angelica. D’autant que la composante comique en filigrane dans la structure de l’œuvre, avec ce couple plus ou moins licite poursuivi par un harceleur, ces amoureux à peine pubères à la jalousie féroce et ce Saint-Jean-Bouche d’or gaffeur, semble flagrante dès le début : si Angelica évoque une blessure de Medoro, celui-ci semble en fait souffrir d’une rage de dents ! Mais on oubliera vite la disparité visible car la qualité du chant subjugue rapidement et ne se démentira à aucun moment. Elle culminera dans l’invocation à la lune, d’une douceur pénétrante et dont les reprises obsédantes suspendront le temps. L’autre couple réunit Gaia Petrone, la paysanne Licori, et Barbara Massaro le berger Tirsi. Elles ont toutes deux la jeunesse et la fraîcheur vocale requises par ces personnages, et leurs acquis techniques sont à la hauteur des difficultés de l’écriture, que Porpora veille à ne pas exacerber. Le vieillard bien intentionné mais gaffeur trouve en Sergio Foresti un interprète crédible, dont la voix porte, mais dont les graves les plus profonds sont plus exhalés que chantés. Aucune indication non plus quant au diapason adopté. A Teresa Iervolino est dévolu le rôle-titre ; on connaît les qualités d’une voix dont la rondeur, l’extension, la ductilité et l'agilité se sont affirmées et confirmées depuis bientôt une décennie. Elle a désormais la désinvolture scénique pour soutenir de manière très convaincante et très juste, sans outrance, les emportements du personnage. Elle s’acquitte de l'épreuve avec les honneurs.

A la tête de l’ensemble baroque La lira di Orfeo Federico Maria Sardelli démontre une fois encore sa maîtrise de la syntaxe et du style de ce jeune Porpora, ainsi qu’on peut le découvrir aussi dans l’entretien publié dans le programme de salle. Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, le son de l’orchestre qui la veille nous parvenait comme en sourdine sonne ce 30 juillet beaucoup plus clairement. Serait-ce lié à une position plus rapprochée des musiciens ? Des personnes ayant partagé le 29 notre ressenti sonore l’ont éprouvé à nouveau le 30, et elles étaient assises deux rangs derrière nous. C’est un phénomène étrange, jamais éprouvé auparavant. Les contraintes sanitaires ayant obligé à une réduction sévère du nombre de spectateurs, cette année au moins une rangée supplémentaire de sièges a été installée près de l’orchestre. Ceci expliquerait-il cela ? Quoi qu’il en soit de ce mystère, les saluts ont été très chaleureux, y compris pour l’équipe du metteur en scène. Ayant lu le livret en avance, étions-nous mal informé ? A quand une Angelica sans lifting ?

 

 

 

 

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