Salut à la France

Le Comte Ory - Vienne (Theater an der Wien)

Par Laurent Bury | lun 25 Février 2013 | Imprimer
 
Pour donner à l’étranger le plus français des opéras de Rossini, il pourrait sembler logique de faire appel à des musiciens français : c’est ce qu’a fait le Theater an der Wien à l’occasion de ce Comte Ory, en invitant l’Ensemble Matheus pour la troisième fois déjà, après Le Messie en 2009 et Serse en 2011. Le chef et les instrumentistes sont francophones, mais aucun des chanteurs ne l’est ? Ce n’est pas grave, tant chacun s’efforce d’articuler notre langue de son mieux, et on doit saluer en particulier le Chœur Arnold Schoenberg, non seulement pour ses immenses qualités vocales (et théâtrales), mais aussi pour ses impeccables compétences linguistique. Et puis, surtout, le tandem Moshe Leiser-Patrice Caurier, lui aussi francophone, a opté pour un hommage ironique à notre pays, avec cette production initialement créée à Zurich en janvier 2012, juste avant un Otello où Cecilia Bartoli était Desdémone. Hommage à la franchouillardise, à la franche gauloiserie, et même à une certaine idée de la France : ce Comte Ory ne recule pas devant la gaudriole, mais le livret y invite fortement ; les gags du premier acte épousent à merveille la musique, les fausses nonnes du deuxième acte sont vraiment drôles, et l’ineffable trio réussi à concilier le poétique de la musique au scabreux de la situation. Les metteurs-en-scène ont choisi de délaisser le Moyen Age pour transposer l’action dans les années 1960. Tout commence dans un village français, avec sa rue principale, son église et son château, son boulanger, son facteur, son gendarme et ses autochtones en béret basque ; Ory a garé sa caravane (à rideaux imprimés très sixties) sur un terrain vague où la comtesse viendra le voir au volant d’une superbe deux-chevaux. Au deuxième acte, lors de l’orage, les dames réunies au château brandiront crucifix et portrait du général de Gaulle afin de mieux résister aux « entreprises des méchants », et pour accueillir les croisés – retour de la guerre d’Algérie ? –, elles se draperont dans une vaste toile tricolore, le drapeau ayant été décliné tout au long du spectacle sous des formes variées. 
Comme à Paris pour La Favorite, la grippe a durement frappé la distribution de ce Comte Ory, dont les trois premières ont été assurées par Pretty Yende, arrivée in extremis pour sauver le spectacle. Cette cinquième et avant-dernière représentation était donc en fait la deuxième pour Cecilia Bartoli, qui semble parfaitement guérie. On sait que la chanteuse rêve d’aborder le répertoire de la Colbran, mais avec la comtesse de Formoutiers, elle s’aventure sur un tout autre territoire. On ne se plaindra pourtant pas que le rôle soit arraché aux voix de soubrette auxquelles il était jadis confiné : Bartoli y évite ici les stridences qui gâtent parfois ses interprétations baroques, son aigu étant au contraire émis avec une grande douceur, la colorature est impeccable, le grave est nourri, on s’en doute, et l’actrice est hilarante, notamment lors de son entrée en scène, jeune femme d’abord coincée qui se lâche soudain sous l’effet des paroles encourageantes du « bon ermite ». Avec une héroïne aussi atypique, il était hors de question de confier Isolier à une mezzo : l’équilibre vocal est ici rétabli avec l’excellente Regula Mühlemann, jeune soprano suisse qui remporte un beau succès dans ce personnage qui pourrait bien être son premier grand rôle. Liliana Nikiteanu, seule survivante de la distribution zurichoise avec Bartoli, campe une Ragonde haute-en-couleurs, déguisée en mémère boudinée en bas anti-varices au premier acte, puis en charentaises et bigoudis au second ; son timbre correspond exactement à la tessiture de la suivante de la comtesse, l’actrice est déchaînée, et le français est excellent. Tandis que Nikiteanu était Emilia dans Otello en février 2012, Peter Kálmán y était Elmiro : il est ici un truculent Gouverneur, vieille baderne aux mimiques impayables, tout juste remis de la grippe qui l’a frappé lui aussi. Pietro Spagnoli met sa maîtrise du chant syllabique au service de l’air de Raimbaud, recyclage du célèbre « Medaglie incomparabili » du Viaggio a Reims : son français, par ailleurs très bon, se perd un peu dans la vélocité, mais son profil vocal de Figaro est le bon. Lawrence Brownlee, enfin, offre quelques grands moments de théâtre, acteur hilarant tant en ermite aveugle et ventripotent en soutane qu’en Sœur Colette dont les effusions étonnent la comtesse. Chez lui aussi, c’est la douceur du timbre qui frappe, jamais en force et sans rien de nasillard dans l’émission. Au moment des saluts, face à l’euphorie du public, Brownlee, Bartoli et Nikiteanu reprennent tout le final du second acte, suivis par les chœurs, sous les applaudissements. Pour son quatrième Rossini (après L’occasione fa il ladro, La pietra del paragone et Il barbiere di Siviglia), Jean-Christophe Spinosi privilégie les contrastes rythmiques ; voyant en le compositeur un précurseur de l’absurde, il accentue à plusieurs reprises la lenteur de certains passages pour mieux mettre en relief la rapidité de ceux avec lesquels ils s’enchaînent. L’ensemble Matheus sonne à merveille dans l’acoustique du Theater an der Wien, et l’on se réjouit d’apprendre que cette collaboration est destinée à se poursuivre, tout comme le travail avec Cecilia Bartoli dans les saison à venir, dont la reprise de la production zurichoise d'Otello au Théâtre des Champs-Elysées du 7 au 17 avril 2014.
 
 
 

 

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