Barrie Kosky, génial démiurge

Le coq d'or - Lyon

Par Yvan Beuvard | lun 31 Mai 2021 | Imprimer

Ce Coq d’or était resté dans la couveuse depuis juillet dernier, pour cause de pandémie. Avant de chanter à Aix-en-Provence (22-25 juillet), Lyon l’a vu éclore, dans la douleur, puisque l’occupation de l’opéra par une poignée de manifestants a conduit à l’annulation de deux soirées. Bonheur évident que de se trouver de nouveau devant le rideau de scène, après cette longue disette, mais aussi sentiment ambigu car la jauge et la distanciation, parfaitement observées, rappellent aux heureux élus que la pandémie n’est pas vaincue, même si l’insouciance de la foule des nombreux piétons en centre-ville (dont une bonne moitié dépourvue de masques) renvoie à ce peuple irresponsable, idiot, stigmatisé par le livret.

Certainement le plus difficile à réaliser, ne relevant ni de la fresque épique, ni de la légende, satire politique et conte de fée, l’ultime opéra de Rimsky-Korsakov peut être sorti de son contexte russe. Suivant la préface du librettiste, c’est le choix qu’a fait la mise en scène, mettant l’accent sur l’aspect psychologique et érotique, sans méconnaître la charge politique, l’insolence, le pittoresque, la couleur. Le pessimisme imprègne cette farce grave : un pouvoir autocratique, paresseux, aveugle, vindicatif et lubrique, un peuple soumis, qui se condamne au servage. Même si la charge est grotesque, la mort rôde, dès les menaces de l’ennemi invisible du début. Les cadavres du deuxième acte, dont ceux des héritiers, puis les meurtres effroyables de l’astrologue, puis du tsar, laissent une odeur putride qui imprègne le récit. Celui-ci, ambigu, énigmatique, autorise bien des spéculations, et c’est le mérite de Barrie Kosky, véritable démiurge, d’en susciter les questionnements. Trois actes, chacun organisé autour de trois scènes, chacune articulée en trois parties (I. le Conseil de guerre ; l’astrologue et son coq ; le sommeil trouble de Dodon. II. Après la bataille ; apparition de la reine ; la séduction récompensée. III. L’attente du peuple ; le cortège des fiancés ; une disparition et deux morts supplémentaires).


 © Jean-Louis Fernandez - Opéra de Lyon

Le décor est incertain, paysage d’ajoncs, surmonté d'un arbre mort, perchoir du coq, puis gibet. Rufus Didwiszus, qui le signe, et Victoria Behr, costumière, ont souvent croisé leurs talents avec celui du metteur en scène, auxquels ils s’accordent idéalement. Franck Evin, le Nantais que se disputent les plus grandes scènes, signe des lumières extraordinaires, propres à souligner les changements d’atmosphère mieux que les traditionnels décors. Direction d’acteurs et chorégraphie se mêlent avec un raffinement singulier. Les mots comme les images sont impropres à décrire toutes les surprises que nous réserve la production : fidèle et prodigieuse d’invention burlesque et de drôlerie, c’est un constant régal.

En maillot de corps sans manches (un « marcel ») souillé de sang et de crasse, un caleçon assorti, couronné, le glaive à la main, Dodon parcourt tout l’ouvrage après avoir – de façon purement formelle – dominé l’acte initial. Truculent, ridicule, fainéant, jouisseur, borné, versatile, malfaisant, pour tout dire ubuesque, Dmitry Ulyanov, basse profonde, à la voix puissante et longue, donne vie à ce despote grotesque. Non seulement le chant s’accorde idéalement au personnage, mais le jeu, millimétré et naturel, relève autant du mime que de la direction d’acteur.

L’astrologue et la reine, fantastiques et humains, sont objectivement complices. La citation du motif de cette dernière dans le premier récit de l’astrologue le confirmerait. Enigmatiques, déroutants, l’un comme l’autre se jouent de Dodon. L’astrologue porte toute l’ambigüité de sa fonction, androgyne dans son registre chanté. A l’égal de Guennadi Pischaïev (1962 !), d’une émission lumineuse, souveraine, projetée avec autorité, et inquiétante, Andrei Popov campe cet étonnant personnage, meneur de jeu et manipulateur, il chante le prologue et l’épilogue, et n’intervient que pour placer son coq et réclamer son dû. Sa démarche, son maintien, son jeu, tout autant que ses costumes, participent à cette étrangeté.

L’hymne au soleil l’impose dès son apparition, vocalement mais tout autant visuellement : la reine de Chemakha, son « truc en plumes »… sur la tête, un justaucorps de strass, est une meneuse de revue, femme fatale, narcissique et puérile ("vierge").  Tout le deuxième acte est sous son charme. Ses deux chansons ont une séduction extraordinaire, aux vocalises ensorcelantes, tout est là, les qualités d’émission, dans tous les registres, dans les nuances extrêmes, avec une présence scénique indubitable. Après avoir été l’amante de chacun des fils du tsar, qu’elle a poussés à s’entretuer, la Reine (de cœur ? ) pourraît être une sorte de déclinaison érotique de celle de Lewis Carroll. La soprano arménienne Nina Minasyan, familière du rôle, qu’elle a chanté dans la mise en scène de Laurent Pelly (Bruxelles, Madrid), possède les aigus aériens et le medium capiteux que l’on attend, ses coloratures lascives forcent l’admiration.

Amelfa, vocalement le rôle le plus ancré dans la tradition russe, est confié à Margarita Nekrasova, grande mezzo dans son répertoire d’élection.  La voix demeure impressionnante, malgré quelques accès de fatigue, ponctuelle. Héritiers des tares paternelles, les fils du tsar, demeurés, ici en costume-cravate, sont aussi jaloux et vindicatifs que prétentieux. On se souvient ici du Païssi que chantait le ténor Vasily Efimov dans l’Enchanteresse. Son Guidon, comme le Afron d’Andrey Zhilikhovsky, baryton moldave à la voix claire et sonore, sont d’égale qualité vocale et dramatique.  Mischa Schelomiansky, basse russe que nos scènes apprécient particulièrement, incarne le général Polkan. Sa première apparition, cheval à la tête de sa troupe d’équidés, portant jarretelles et bas noirs, est d’un cocasse bienvenu. Le caprice de la Reine et la jalousie de Dodon lui vaudront d’être exécuté. Chanté en coulisse par Maria Nazarova, prise de rôle – semble-t-il – de la soprano russe qui illustre surtout des œuvres occidentales, le Coq d’or n’est pas un chapon : des accents mâles, délibérés, irréprochables. L’acteur qui l’incarne avec une rare vérité, juché sur l’arbre mort, est remarquable : le meurtre de Dodon est un moment fort, dont on ne dira pas davantage, comme de l’épilogue que chante l’Astrologue dans une tenue pour le moins extraordinaire.

Sauf erreur, Daniele Rustioni aborde ici pour la seconde fois le répertoire russe. Il réussit à traduire avec force et subtilité les mille et une facettes de cette musique si originale. Empreinte du sens du théâtre, efficace, sachant ménager le mystère, la poésie, le tragique et le grotesque, sa direction se montre toujours attentive au chant et aux nuances. Le brillant du I, les séductions orientales du II comme la tension tragique du III sont fort bien rendus par un orchestre coloré, raffiné et sensuel : la musique scintille (la flûte !), charme, rugit et gronde. Les pages symphoniques, concises, sont autant de régals (le sommeil de Dodon, l’armée qui s’ébranle, le rêve, l’introduction du II, le larghetto de séduction, puis la danse de Dodon, le cortège triomphal). La magie orchestrale de Rimsky-Korsakov ne doit pas masquer ses qualités intrinsèques d’écriture : Rossignol, de Stravinsky (créé à Paris couplé à la seconde représentation du Coq d’or), et combien d’autres œuvres en garderont la trace. Les chœurs, essentiels, participent à l’animation constante de l’œuvre (seigneurs, le peuple, les soldats…). Leur ensemble, les qualités expressives de leur chant comme de leurs mouvements sont exemplaires. On connaît le goût et l’expérience de Barrie Kosky dans la revue, le musical et l’opérette. Les choristes revêtent au gré des scènes les tenues les plus imaginatives et appropriées. Les chevaux sont une invention magistrale (comme celui que chevauchera Dodon). Leur direction est exemplaire, démonstrative à souhait, et confère toujours une animation ludique. La fin, grisâtre, où le peuple chante « Comment ferons-nous sans tsar ? » confirme la fidélité à l’esprit de l’ouvrage. On se souviendra longtemps de l'épilogue, dont on ne dira rien.

Lors des interminables acclamations d’un public enthousiaste et reconnaissant, ne manquent sur scène que Barrie Kosky et ses proches collaborateurs. Leur réalisation a conduit à une production exemplaire, appelée à faire date. S’il reste des places au Festival d’Aix-en-Provence, précipitez-vous ! Un DVD, espéré, permettra de revivre et de partager les émotions rares qui nous ont été prodiguées.

 

 

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