Ô palace Athénée !

Le Testament de la tante Caroline - Paris (Athénée)

Par Laurent Bury | jeu 06 Juin 2019 | Imprimer

Un vrai palais pour le théâtre musical sous toutes ses « petites » formes, voilà ce qu’est en quelques années devenu l’Athénée Théatre Louis-Jouvet. Après l’excellent The Importance of Being Earnest, c’est avec un très jouissif Testament de la tante Caroline que se clôt la saison 2018-2019. Pourquoi ne joue-t-on pas plus souvent l’opérette d’Albert Roussel ? Certes, ce n’est pas un chef-d’œuvre d’absurdité surréaliste au même titre que Les Mamelles de Tirésias, quasi contemporaines, mais ce n’en est pas moins une partition infiniment délectable, et il faut, une fois de plus, remercier Les Frivolités Parisiennes de s’être penché sur le cas de cette œuvre curieusement créée en Tchécoslovaquie avant d’arriver dans ce qui devait être son écrin idéal, la Salle Favart.

Les premiers instants inspirent un peu de crainte, il est vrai : Roussel, compositeur sérieux, avait-il su trouver le ton idoine ? Les premiers morceaux musicaux paraissent aimables, mais l’on redoute que le décollage n’advienne pas comme prévu. Par bonheur, les doutes sont bientôt dissipés, et l’auteur de Padmâvati se fait le digne hériter du Puccini de Gianni Schicchi, qui commence presque exactement comme ce Testament, avec sa cohorte d’héritiers rapaces. Ici, on pousse la loufoquerie un peu plus loin, puisque la défunte lègue ses biens au fils d’une de ses trois nièces, en leur laissant un délai d’un an après sa mort pour en mettre un au monde au cas où cela n’aurait pas encore été fait. Evidemment, ni l’une ni l’autre des deux nièces mariées n’est en mesure de devenir mère, et c’est la dernière qui se révèle l’être, et depuis fort longtemps, avec une révélation digne des meilleurs mélodrames ou du Mariage de Figaro. Le librettiste Nino (pseudonyme de Michel Veber, à qui l’on doit aussi La Poule noire, Rayon des soieries et Les Chansons du monsieur bleu pour Manuel Rosenthal, Angélique et Persée et Andromède pour Jacques Ibert) a su trousser une succulente pièce de boulevard que la musique transfigure. Compliments à l’orchestre des Frivolités, parfaitement dirigé par Dylan Corlay, qui s’offre en plus le luxe de déclamer l’oraison funèbre de la tante Caroline : avec une trentaine d’instrumentistes, c’est bien la partition telle que Roussel l’a conçue qui nous est donnée à entendre, et non une réduction. C’est heureux, car le jeu des couleurs et des timbres contribue aux effets comiques que le compositeur déchaîne sitôt passé le sérieux des premiers instants.


L. Komitès, M. Gomar, M. Lenormand, C. Mesrine, M. Perbost, A. Gasse © Pierre Michel (photo de répétitions)

La réussite de l’entreprise doit aussi beaucoup à Pascal Neyron, dont on avait apprécié le délicat travail de rafraîchissement opéra sur Le Farfadet d’Adolphe Adam, puis sur la comédie musicale de l’entre-deux-guerres. Cette fois, on rit dès le prologue ajouté, qui nous fait voir l’inhumation de la tante Caroline, la mayonnaise prend ensuite pendant le premier tableau, pour atteindre un sommet à la fin, avec le moment extraordinaire de l’aveu de la mère coupable. L’action est située dans les années 1960, mais sans actualisation déplacée, sans réécriture abusive des dialogues parlés comme c’est trop souvent le cas de nos jours. Les personnages sont juste assez caricaturaux pour aller au-delà de la simple convention, et les applaudissements éclatent avec un enthousiasme incompressible quand tombe le rideau final.

Quant aux voix, Les Frivolités Parisiennes ont su également faire les bons choix, avec une équipe de chanteurs-acteurs qui se donnent sans compter. A tout seigneur tout honneur, il faut inévitablement commencer par chanter les louanges de Marie Lenormand, qui hérite du rôle en or de Béatrice, la nièce religieuse, irrésistible dans l’air où elle confesse avoir jadis péché. Quelques mots suffisent à Till Fechner pour imposer un savoureux personnage de notaire revêche, imperméable mastic et clope au bec. Les deux couples formées par les nièces et leur conjoint sont admirablement caractérisés : la Noémie versaillaise de Lucile Komitès et son époux coureur de jupon Aurélien Gasse, la Christine superbement idiote de Marion Gomar et son lamentable conjoint Charles Mesrine. En Lucine, Marie Perbost fait valoir un timbre limpide et une excellente diction, mais son personnage reste très sage. Noël donne à Fabien Hyon l’occasion de montrer une belle vaillance vers la fin de l’œuvre, et Roussel est bien heureux qu’on ait confié ce rôle à pareil titulaire. Pour avoir peu à chanter, Romain Dayez n’en manifeste pas moins une très séduisante désinvolture dans le rôle du docteur.

Un seul reproche : cinq représentations, c’est vraiment trop peu, et l’on en voudrait bien davantage !

 

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