Un élixir de jouvence

L'elisir d'amore - Paris (Bastille)

Par Christian Peter | lun 02 Novembre 2015 | Imprimer

C’est un accueil triomphal que le public a réservé à cette reprise de L’Élixir d’amour à l'Opéra Bastille. Créée en mai 2006, cette production signée Laurent Pelly fut l’une des plus grandes réussites de l’ère Mortier en dépit d’une distribution inégale. Elle fut  reprogrammée dès le mois d’octobre de la même année puis en septembre de l’année suivante. Nicolas Joël la propose à l’automne 2009 avec en tête d’affiche Anna Netrebko. La reprise actuelle vaut surtout pour la présence dans les deux rôles principaux du couple formé par Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak.

Roberto Alagna avait enregistré le rôle de Nemorino dès 1992 sous la direction de Marcello Viotti avant de l’interpréter sur la scène de l’Opéra de Lyon quatre ans plus tard aux côtés d’Angela Gheorghiu avec Evelino Pidò à la baguette (ces représentations ont fait l’objet d’un DVD paru sous le label Decca). En 2012, le ténor remet son Nemorino sur le métier au Royal Opera House de Londres, cette fois avec Aleksandra Kurzak, déjà dans la production de Laurent Pelly (voir le compte rendu de Jean-Michel Pennetier). Entretemps il se sera frotté à des emplois bien plus lourds tels que : Otello (Orange 2014), Le Cid (Garnier 2014), Lancelot dans Le Roi Arthus (Bastille 2015) et tout récemment Vasco de Gama dans l’opéra du même nom de Meyerbeer à Berlin. Aussi l’on pouvait légitimement se demander s’il avait conservé suffisamment de souplesse vocale pour rendre justice à une partition belcantiste dévolue à un ténor essentiellement lyrique. Dès son entrée en scène ces doutes sont aussitôt balayés : l’air « Quanto è bella » est chanté avec un phrasé élégant, un style adéquat et des ornements impeccables. Certes, le timbre est plus corsé et les demi-teintes se sont faites plus rares, mais à ces détails près, on croirait presque entendre le Roberto d’il y a vingt ans. De plus à le voir courir, sauter, se rouler par terre, faire des pompes, bref exécuter mille facéties sur le plateau, on a du mal à imaginer qu’il s’agit d’un homme de cinquante ans, à croire que c’est plutôt un élixir de jouvence que le ténor a ingurgité. Enfin, l’incontournable « Furtiva lagrima » constitue l’un des sommets de la soirée tant le chanteur excelle à varier les couleurs et les nuances au service d’une émotion palpable dans la salle où chaque spectateur semble retenir son souffle.

Face à lui Aleksandra Kurzak parvient à tirer son épingle du jeu. Certes, la soprano polonaise ne dispose pas d’une voix immense mais elle réussit tout de même à se faire entendre dans le grand vaisseau de Bastille. Son Adina espiègle et malicieuse ne manque ni de charme ni de piquant. Le timbre est fruité, l’aigu lumineux et les vocalises exécutées avec goût. La cantatrice crée un personnage attachant et le couple qu’elle forme avec son partenaire est parfaitement assorti. Son air du deux, « Prendi per me sei libero » chanté tout en demi-teinte est un régal. Au rideau final, le public lui réserve, pour ses début à l’Opéra de Paris, un succès amplement mérité.


© Opéra national de Paris

Seul rescapé de la toute première distribution, Ambrogio Maestri possède une voix de stentor qui impressionne dès son entrée  en scène. Son Dulcamara est tour à tour roublard, menteur, fêtard, toutes les facettes de ce personnage haut en couleur sont mise en valeur par le baryton italien qui, par rapport aux représentations de 2006, se « lâche » davantage sur le plateau. A cet égard, ses scènes avec Alagna sont de grands moments de comédie où chacun en rajoute à qui mieux mieux pour la plus grande joie des spectateurs qui ne ménagent pas leurs bravos.

Entre ces deux bêtes de scène, Mario Cassi, qui effectue également ses début in loco, a le mérite de parvenir à exister. On a certes connu des Belcore plus hâbleurs et suffisants, des matamores prétentieux et fats. Le jeune baryton italien opte pour une vision plus subtile du personnage : son Belcore est certes un beau parleur mais c’est avant tout un épicurien qui jouit de l’instant présent sans trop se poser de questions, et accepte de bonne grâce son échec amoureux avec Adina. Mario Cassi possède un timbre chaleureux et homogène, une belle technique acquise en fréquentant les répertoires mozartien et baroque et, ce qui ne gâte rien, un physique avantageux. On aimerait le réentendre très vite.  

Enfin, Mélissa Petit illumine de sa jolie voix les quelques interventions de Giannetta.

Au pupitre, Donato Renzetti propose une direction vive et alerte qui épouse les diverses péripéties de l’action. Au final ébouriffant du premier acte, mené à un train d’enfer, s’opposent des moments de pure poésie comme « una furtiva lagrima ».

Magnifiquement préparés par José Luis Basso, les chœurs excellent dans chacune de leurs nombreuses interventions.   

Tout a déjà été dit sur la production de Laurent Pelly qui fleure bon l’Italie des années 50, celle des premiers films de De Sica ou de Risi, avec ses petits hameaux disséminés dans la campagne sous le soleil de l’été, l’odeur des foins coupés, les petites trattorias, l’insouciance des jeunes gens sur leurs vespas, la naïveté bon enfant des villageois. Bref un univers qui sied idéalement à l’intrigue.

 

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