Ô vision ! Ô rêve !

L'Enfant et les sortilèges - Limoges

Par Laurent Bury | ven 24 Janvier 2020 | Imprimer

Adieu, costumes de fauteuil ou d’arbres, adieu, déguisements de tasse ou de théière, adieu, accessoires censés transformer les chanteurs en batraciens ou en insectes ! En remontant la production de L’Enfant et les sortilèges créée en 2016 à l’Opéra de Lyon, c’est un véritable rêve éveillé qu’aura permis l’Opéra de Limoges. Sans autre élément de décor que quelques caisses, et avec des blouses grises pour tout costume, James Bonas et Grégoire Pont parviennent à faire opérer toute la magie du livret de Colette. Comment ? Par un moyen désormais presque banal, mais rarement utilisé avec autant d’intelligence et de sensibilité : les projections vidéo. La « fantaisie lyrique » de Ravel devient une sorte de grand dessin animé auquel se superpose des artistes vivants, en un émerveillement de chaque instant, où l’œil est à la fête et où la gorge se noue. Tandis que les solistes bien visibles évoluent à l’avant-scène, l’orchestre et le chœur restent derrière un tulle tendu, où sont projetées les images, d’abord en blanc sur noir, pour la première partie qui se déroule dans la maison (avec néanmoins une soudaine irruption de couleur pour le feu), puis multicolores pour le jardin et son grouillement de bestioles. Malgré tout, ces projections savent rester dans le domaine de la suggestion : si elles indiquent parfois un paysage entier, elles n’imposent pas une visualisation toute faite mais proposent avant tout des lignes, des mouvements comme autant de pistes pour l’imagination du spectateur. Et les chanteurs ne sont pas cantonnés à faire de la figuration, loin de là : leur présence physique et leurs gestes sont des éléments indispensables à la réussite de ce qui doit être une véritable prouesse technique (bravo à la régie et aux machinistes !).


Jennifer Courcier, Catherine Trottmann © Opéra de Limoges

Evidemment, tout fascinant qu’il soit, l’aspect visuel du spectacle ne suffirait peut-être pas à l’enchantement si le versant musical n’était également réussi. Là aussi, l’Opéra de Limoges a fait le bon choix, en engageant des artistes qui, jeunes encore, n’en excellent pas moins dans ce répertoire. Catherine Trottmann campe un réjouissant Gavroche, dont les premières minutes laisseraient presque craindre une voix trop lyrique pour l’Enfant, mais cette impression se dissipe très vite et l’on savoure la parfaite adéquation de l’interprète avec le rôle. Jennifer Courcier brûle incontestablement les méchants et sait aussitôt après trouver toute la douceur de la Princesse, même si – ce n’est qu’un détail – quelques aigus de cette dernière gagneraient à être plus suspendus. Après un Pâtre chaleureux, Marie Kalinine miaule à ravir et tousse délicieusement son Ecureuil. Aline Martin sait traduire aussi bien la douleur de la Chauve-Souris que l’insolence de la Tasse chinoise. Belles découvertes avec Suzanne Taffot, impérieuse Bergère, et Clémentine Bourgoin, autoritaire Chauve-souris. Du côté des messieurs, Raphaël Brémard confirme toutes ses promesses dans les trois extraordinaires rôles que Ravel a réservé au ténor, et excelle en Rainette bondissante, en Théière boxeuse ou en redoutable Arithmétique. Après son Landry Salle Favart, Philippe-Nicolas Martin offre une Horloge aussi lyrique que possible et un Chat débordant d’énergie sensuelle. Thibault de Damas a dans la voix toute la noirceur souhaitable pour l’Arbre comme pour son Fauteuil très vieille France. Le Jeune Chœur de Paris se montre particulièrement admirable dans le grand chœur final, et l’on reste pantois devant l’unité et la précision du Chœur d’enfants OperaKids.

Derrière le tulle, l’Orchestre de l’Opéra de Limoges donne lui aussi le meilleur de lui-même, dirigé avec amour par Philippe Forget, soulignant tout le génie ravélien dans l’alchimie des timbres et des rythmes. S’il n’était pas indispensable, l’ajout de deux Gymnopédies de Satie orchestrées par Debussy en 1897 est d’autant plus recevable que le nasillement des bois, dans la 3e surtout, préfigure les sonorités du prélude de L’Enfant et les sortilèges.

Il se dit que la vie de ce spectacle ne s’arrêtera pas là, puisqu’il sera repris prochainement sur les lieux de sa naissance. Puisse-t-il alors jouir d’une aussi belle distribution !

 

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