Vivement l'enregistrement !

L'Enfant prodigue, L'Enfant et les sortilèges - Paris (Maison de la Radio)

Par Christophe Rizoud | ven 15 Avril 2016 | Imprimer

Après avoir échoué une première fois en 1883, le jeune Claude Debussy décroche le Grand prix de Rome l’année suivante avec L’Enfant prodigue, cantate pour piano et voix sur un de ces textes sulpiciens que l’époque affectionnait. On a beaucoup glosé sur les influences, non dénuée d’opportunisme, que l’on peut relever dans cette partition orientaliste, ici des arabesques que n’aurait pas reniées Delibes, là une sensualité moite que l’on dirait empruntée à Massenet, ou plus inattendues, des réminiscences de musique russe, Borodine notamment. On peut même trouver, entre la fin du trio – « Gloire à toi seigneur » – et la procession du Graal au premier acte de Parsifal, des correspondances, totalement innocentes celles-là puisqu’en 1884, Debussy n’avait pas encore mis les pieds à Bayreuth. L’œuvre s’écoute cependant sans déplaisir tant l'on perçoit, derrière les multiples sources d’inspiration, le génie embryonnaire du futur compositeur de Pelléas et Mélisande

Bien qu'il jugeât l'œuvre « ennuyeuse », Debussy, assisté du dévoué André Caplet, se donna la peine de l’orchestrer une vingtaine d’années plus tard, en 1907, preuve qu'il l'estimait plus qu'il ne voulait l'avouer. C'est cette version, créée en 1908 au Festival de musique de Sheffield, que propose Mikko Franck au public de la Maison de la Radio dans des conditions acoustiques qui, hélas, empêchent d'apprécier l'interprétation vocale autant qu'il le faudrait pour écrire un compte rendu argumenté. Tout comme la Philharmonie de Paris, l'Auditorium de Radio France n'est pas la salle la mieux adaptée au répertoire lyrique. Du premier rang du premier balcon (de même que vraisemblablement des places de côté, sans parler des tribunes en arrière-scène ce soir occupées par le chœur), les chanteurs sont éclipsés par l’orchestre. On distingue le timbre ambré de Karina Gauvin, les accents toujours appuyés de Jean-François Lapointe. On suppose combien Roberto Alagna doit aimer ces pages empreintes d’amour filial, lui dont le sens de la famille est congénital ; on imagine l'aisance avec laquelle son chant épouse les contours français du texte ; on devine lorsque la voix devient quasiment inaudible les nuances dont se pare le chant et l'on ressent une grande frustration, la direction analytique de Mikko Franck privilégiant la modernité à la volupté de l’écriture, au risque d’une certaine siccité.


Mikko Franck © JF Leclercq

L’Enfant et les sortilèges, après l'entracte, suscite la même insatisfaction pour les mêmes raisons, bien que l’orchestration moins touffue de Ravel laisse mieux filtrer les voix. Mikko Franck continue d'écrire à la pointe sèche un récit où l’esprit d’analyse l’emporte sur la poésie. La précision est exemplaire. Le Chœur et la Maîtrise de Radio France sont d’une intelligibilité réjouissante. Chaque pupitre du philharmonique se détache avec une netteté accrue par ce parti pris analytique, au détriment de la féérie. L’ouvrage – opéra miniature, kaléidoscope génial de styles et d’atmosphère – ne fut-il pas intitulé par Ravel « fantaisie lyrique » ? Le lyrisme et la fantaisie, ils s’exercent – on le soupçonne faute de pouvoir l’affirmer – à travers les interprètes : la bonne humeur de Nathalie Stutzmann – Maman, Tasse chinois et Libellule –, les expressions gourmandes de Julie Pasturaud – Bergère, Pâtre, Ecureuil et surtout Chatte intempérante – ; la voix perçante et l’énergie avec lesquelles François Piolino électrise la Theière, l’Arithmétique puis la Grenouille. Sans surprise, le Feu et le Rossignol de Sabine Devieilhe perforent la chape acoustique mais ce sont les atours pucciniens de la Princesse, arborés d’une voix chaque jour plus large, que l’on aurait voulu admirer. Depuis Aix-en-Provence en 2012, Chloé Briot a fait de L’Enfant sa carte de visite ; l’attitude et le geste, que n’entrave en rien la version de concert, disent combien le rôle est devenu sien. Jodie Devos (la Chauve-Souris, la Chouette, la Pastourelle), Jean-François Lapointe (le Chat, l’Horloge comtoise), Nicolas Courjal (le Fauteuil, l’Arbre) doivent idéalement compléter cette distribution de haut vol. La soirée ayant été captée par Warner Music France, on attend l’enregistrement pour pouvoir le confirmer.

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.