What's on a (wo)man's mind

Leporella - Athènes

Par Laurent Bury | sam 18 Janvier 2020 | Imprimer

Une célèbre caricature de Sigmund Freud montre le père de la psychanalyse auquel se superpose le corps d’une femme nue. Intitulée What’s on a Man’s Mind, elle prétend nous montrer « ce qu’un homme a dans la tête ». Avec la nouvelle Leporella (1925), Stefan Zweig imaginait ce qui pouvait se passer dans l’esprit d’une femme ; plus précisément, il dépeint les perversions auxquelles peut se prêter une femme d’origine modeste pour faire plaisir à son employeur. Le titre évoque forcément l’opéra, et l’on comprend aisément que l’idée ait pu venir d’en réaliser une adaptation lyrique.

Le compositeur grec Giorgos Kouroupos (né en 1942) a étudié la composition auprès de Messiaen au conservatoire de Paris. Il est l’auteur d’une douzaine d’œuvres relevant du théâtre musical ; Leporella, la dernière en date, est une commande de l’Opéra national de Grèce pour la « Scène Alternative », cette salle qui, à l’intérieur du nouvel Opéra d’Athènes, permet de présenter des spectacles différents des œuvres de répertoire proposées sur la scène principale. La partition est  écrite pour seulement onze musiciens, dirigés par Nicolas Vassiliou ; dans la fosse, on remarque notamment un percussionniste très présent pour créer toutes sortes d’effets bruitistes, et un accordéoniste dont les sonorités inhabituelles dans un orchestre d’opéra ne passent évidemment pas inaperçues. La musique de Kouroupos est tonale et tout à fait abordable ; privilégiant constamment l’intelligibilité du texte, elle s’accorde régulièrement le recours au parlé, pour certains échanges, elle gratifie les personnages principaux, et surtout à l’héroïne, de monologues qu’on pourrait presque qualifier d’ariosos, et s’autorise de brèves citations : quelques mesures d’une valse de Strauss (nous sommes à Vienne à la Belle Epoque), « Sempre libera » entonné par la cantatrice qui donne à la cuisinière son surnom de Leporella et, plus développé, ce morceau que joue la baronne au piano, à-la-manière-de ou véritable fragment enchâssé.


Tassos Apostolou, Artemis Bogri  © Gerasimos Domenikos

Le spectacle se déroule dans un salon bourgeois 1900, qui conviendrait à une pièce de Feydeau, mais dans la mise en scène signée Paris Mexis, également concepteur du décor et des costumes, les murs se soulèvent à plusieurs reprises, pour nous montrer Leporella épiant les ébats de son employeur : c’est alors que la servante-voyeur soliloque et livre le secret des pulsions qui l’animent, sa silhouette se détachant de l’obscurité.

C’est sur Crescentia Finkenhuber, rebaptisée Leporella dès lorsqu’elle se met à favoriser les amours adultères de son maître le baron, que repose l’œuvre. Pour les six représentations, l’Opéra national de Grèce avait prévu, pour ce rôle uniquement, une double distribution. Artemis Bogri offre une composition tout à fait saisissante : grâce au maquillage, au costume, aux mimiques, la chanteuse devient véritablement cette vieille fille sans grâce, prête à tout pour plaire à son employeur. Son mezzo clair a la souplesse voulue pour les éclats des monologues où se révèle la frustration du personnage condamné à une sexualité par procuration.

Le baron trouve en Tassos Apostolou un interprète adéquat, capable de traduire aussi bien la désinvolture initiale que le désarroi final de ce maître débauché, trop bien servi par son employée. Dans le rôle de la baronne, mégère insupportable ou prisonnière d’un mariage sans amour, Myrsini Margariti n’a guère que des imprécations à proférer. Outre les rôles secondaires fort bien tenu, il faut souligner la prestation du chœur d’enfants de l’Opéra national grec, qui intervient deux fois : dans une scène où Leporella porte son désarroi à l’église et s’exprime par-dessus le Kyrie chanté par la maîtrise, et à la toute fin, quand elle se suicide, rejetée par le baron pour lui avoir trop bien servi d’entremetteuse et pour avoir éliminé son épouse embarrassante.

 

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