Poupée de sires, poupée de sons

Les Contes d’Hoffmann - Baden-Baden

Par Catherine Jordy | dim 25 Novembre 2018 | Imprimer

C’est une affiche prometteuse que nous proposait ce dimanche le Festspielhaus pour son opéra du Festival d’Automne, faisant miroiter quelques-unes des stars de la maison les plus en vue du moment et une nouvelle lecture des Contes d’Hoffmann, avec néanmoins un petit bémol : le choix de donner l’œuvre en version de concert. Pour ce dernier point, pas de regrets à avoir, car il est des occasions où une simple mise en espace dépasse largement en qualité certaines mises en scène poussives ou réfractaires au bon sens le plus élémentaire. À cet égard, cette soirée peut s’inscrire dans les mémoires comme un cadeau rare offert aux heureux présents par Romain Gilbert, déjà signataire de la Périchole bordelaise en début de saison ; une table, quelques chaises, trois fois rien, mais à l’arrivée un moment de pur théâtre, à tel point que les actes se sont enchaînés sans le moindre temps mort, marqués qui plus est par d’authentiques moments de grâce. Un vrai bonheur dû au potentiel théâtral des interprètes, bien évidemment, mais sans doute également au contact avec Marc Minkowski, plus décontracté (en apparence) et nonchalant que jamais, à la tête des Musiciens du Louvre qui semblent n’avoir besoin de personne pour mener à bien leur affaire, tout en étant en totale fusion avec leur créateur/dirigeant. La magie de cette soirée rappelle une autre expérience vécue lors d’une version de concert de Platée, sans la mise en scène culte de Laurent Pelly mais avec quelques trouvailles mémorables, toujours sous la houlette du mythique chef. C’est un quasi nouveau venu à Baden-Baden, puisqu’il n’était apparu dans le théâtre qu’en 2003 et à la tête d’un autre orchestre. Marc Minkowski a choisi de nous présenter la version originelle de l’opéra d’Offenbach expurgé mais en rétablissant des numéros souvent supprimés, telle la romance de Nicklausse dans l’acte d’Antonia ou le « Répands tes feux dans l’air » de Dapertutto. Il nous prive ainsi du célèbre « Scintille diamant » de la version de Monte-Carlo de 1904, tout en insérant les résultats des recherches de Michael Kaye et Jean-Christophe Keck, comme le finale de l’acte IV. Si la déferlante sonore a occasionnellement couvert l’une ou l’autre voix, on ne peut que saluer la haute qualité de l’ensemble, préparant l’auditoire à une apothéose extatique dans l’épilogue.


© Andrea Kremper

Dans l’exercice périlleux d’interpréter à elle seule les quatre rôles des femmes aimées par Hoffmann, Olga Peretyatko fait merveille, plus diva et étoile inaccessible que jamais. Difficile d’imaginer une Olympia plus ravissante, mais l’approche de la soprano russe est pour le moins originale : loin d’incarner une poupée mécanique, elle est ici une femme fatale manipulatrice, fausse ingénue qui feint une bêtise abyssale mais vraie poupée, c’est-à-dire objet de désir potentiellement gonflable, telle qu’un Gainsbourg aurait pu la décrire. Trilles en apesanteur contrastant avec un legato admirable, la prestation est aussi inattendue qu’ébouriffante et laisse l’auditeur pantois. Et tout cela avec un sens du jeu qui rassure sur l’avenir de la star : une carrière au cinéma en guise de reconversion paraît toute tracée. Dans le rôle d’Antonia, la belle impose toute sa musicalité, teintée d’une fébrilité qui fait naître une intense émotion. En Giulietta, le jeu gagne encore en profondeur et la voix également. Tout en maîtrise et parfaitement déchaînée, la jeune femme irradie et sublime cette soirée, tout en étant remarquablement soutenue par une équipe parfaitement en phase, à quelques nuances près.

Et ces quelques scories, ce sont au rôle-titre qu’on les doit. Alors que les autres connaissent leur rôle par cœur (ou en grande partie pour Olga Peretyatko), Charles Castronovo ne peut jamais s’affranchir de sa partition. Il s’agit d’une version de concert, me dira-t-on, et cela se pratique en général devant un pupitre sur lequel trône une partition, soit, mais quand tout le monde se déplace et donne vie à son personnage, difficile de ne pas détonner alors qu’on conte fleurette, livre ouvert en mains ! La chose est érigée en concept dont on s’amuse, par exemple quand Olympia écoute en baillant les déclarations enflammées de son amoureux tout en feuilletant négligemment le programme du Festspielhaus sur la couverture duquel on reconnaît le portrait de… Charles Castronovo. Qu’à cela ne tienne, le ténor est tout en séduction vocale, aigus projetés vaillamment et belle caractérisation à la clé, sans coup d’éclat, néanmoins.

Autre prise de rôle, celle de Luca Pisaroni, qui incarne avec un plaisir gourmand et une gouaille irrésistible tous les méchants de la soirée. Triste sire démoniaque à souhait, voire vampirique, le baryton-basse en fait des tonnes, cabotine avec délectation et nous terrifie autant que les protagonistes sur scène. Voix et apparence d’outre-tombe, l’Italien fait merveille à chacune de ses apparitions, timbre d’airain, flexibilité éprouvée et prononciation impeccable.

L’une des belles surprises de cette soirée est l’interprétation tout en frémissements contrastant avec une belle assurance de la mezzo Aude Extrémo, qui semble tout étonnée, au moment des saluts, du tonitruant succès qu’elle remporte dans le rôle de Nicklausse noblement transcendé.

S’il n’avait interprété que Luther, Jean-Vincent Blot n’aurait pas laissé un souvenir impérissable, mais lorsqu’il réapparaît en Crespel, le désespoir du père impuissant à sauver son enfant est poignant, superbement et noblement restitué par un ample registre de basse.

Moins sollicités, les autres artistes se montrent cependant à la hauteur de leurs partenaires, avec une mention toute particulière pour le sémillant Mathias Vidal, dont la verve comique est largement soutenue par ses moyens vocaux. Les ensembles sont très équilibrés et le finale particulièrement extatique, les chœurs de Vienne parachevant un travail d’orfèvre.

Las, contrairement aux habitudes de la maison, aucun micro, aucune caméra pour cette soirée de haute tenue émaillée de moments d’exception dont on aurait aimé partager l’enchantement et savoir qu’on allait en garder une trace. Cela dit, Luca Pisaroni avait interprété un Leporello dans un gala en 2011 puis était réapparu dans le même rôle deux ans plus tard dans une production scénique disponible aujourd’hui en DVD. Peut-être aurons-nous droit à une transposition similaire dans les années à venir. On ne peut qu’espérer que le petit miracle du soir ne se renouvelle.

 

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