Rameau dans l'ère du vide

Les Indes galantes - Paris (Bastille)

Par Guillaume Saintagne | ven 27 Septembre 2019 | Imprimer

Clément Cogitore nous avait prévenus : il n’a rien à nous apprendre. Ne cherchez donc pas de message ou de clé de lecture dans ce spectacle, la transposition à notre époque n’est faite que pour nous faire ressentir l’écho que cette œuvre peut avoir avec nos réalités contemporaines. On peut donc difficilement parler de mise en scène, c’est davantage une performance de scénographe s’initiant à la direction d’acteur, et le paysage qu’on nous déroule pendant 3h30 est hélas bien pauvre et sinistre. Jugez des échos et voyez s’ils vous font vibrer. Tout commence autour d’un cratère fumant, celui autour duquel Clément Cogitore nous dit qu’il voit la jeunesse danser. Des danseurs nus et tatoués sont réveillés par une Hébé styliste embourgeoisée qui les attife pour une danse des flash et un défilé sur le catwalk volcanique au son de la musette. Arrive Bellone, débarrassée de son ambiguïté de genre, c’est un militaire et certains danseurs sont transformés en CRS. Là-dessus vient l’amour, étrange créature voilée, suivie de personnages photophores. On s’ennuie poliment. La première entrée ne changera pas la donne. On trouve Osman et Emilie sur des plots, chantant, dansant, prenant la pose. La tempête voit un bras articulé descendre mollement dans le cratère pour en sortir une carcasse de barque et des migrants à sa suite. Danse des couvertures de survie. La mélancolie des « Hâtez-vous de vous embarquer » ou « Régnez, amours » est surlignée par la scène, elle n’a plus rien de doux. On fait entrer le chœur dans la salle pour le final, ça ne sert à rien mais ça réveille un peu. Retour des CRS pour la deuxième entrée, mais habillés avec un plastron d’officier brodé, c’est chic, c’est justement la fashion week à Paris. Le soleil à qui l’on va rendre hommage est une grande dalle LED sous laquelle se tient un éruptif ball voguing interrompu par les CRS. Après l’entracte, les fleurs sont des prostituées exposées dans des vitrines rouges au milieu desquelles Tacmas débarque travesti en mère maquerelle. Tout cela n’est qu’un jeu libertin, une partie fine échangiste avec petit orchestre de chambre dans le coin. Comme c’est le tableau le moins dramatique, c’est aussi le plus réussi. Nous doutons pourtant que beaucoup de spectateurs aient vu quelque chose au « Amour, quand du destin » rétroéclairé au smartphone. Le « Papillon inconstant » est en fait un papillon de nuit, et la chanteuse de déployer ses longues ailes de tissu gris en s’élevant dans les cintres. Toutes les danses ensommeillées font intervenir des enfants suivant un flutiste autour d’un manège, voire chantant « L’éclat des roses ». Cet acte assoupi s’achève sur l’allumage d’un beau cercle de feu. Moments de poésie sans originalité mais sans prétention. Hélas, la dernière entrée est moins sobre : Zima fait partie d’une troupe de pom-pom girls. La danse des sauvages façons krump reproduit le coup de génie de la vidéo réalisée pour la 3e scène : enfin un écho saisissant. A la joie acharnée composée par Rameau pour des sauvages au bord de la révolte face à l’envahisseur colonial, répond cette danse saccadée d’une jeunesse qui canalise dans les tremblements ses envies d’émeute. Pour la grande chaconne, épanadiplose habituelle : retour de la styliste et à sa suite de tous les personnages en un défilé cabotin qui provoque immanquablement des salves d'applaudissements. Oui, des applaudissements, sur la grande chacone finale, sans doute l’un des plus beaux morceaux de Rameau, complètement couvert par un public davantage venu pour la danse que la musique. De la danse il y en avait pourtant au final assez peu, Bintou Dembélé s’étant bornée à régler des marches, beaucoup de mime, et à permettre de forts beaux solos de breakdance. Alors que de la musique, il y en avait beaucoup.


© OnP/Little Shao

Ce sont bien les musiciens qui sauvent la soirée et l’on comprend mal qu’ils puissent tolérer un tel saccage du final tant leur performance témoigne d’un amour profond de cette œuvre. Levons déjà une crainte : on entend très bien (au parterre du moins). Le décor renvoie bien le son et l’effectif orchestral est très nettement gonflé. Pour autant la direction de Leonardo García Alarcón ne se dilue pas dans le remplissage de la fosse. C’est l’un des meilleurs danseurs de la soirée : ses gestes amples et précis nous proposent sans doute la meilleure version des Indes Galantes que nous ayons entendue. La verve et l’épaisseur de Brüggen, la netteté de Niquet et la finesse de Christie réunies, c’est assez stupéfiant. Jamais l’harmonie du quatuor « Tendre amour » ne nous avait semblé si limpide. Sans compter que les solistes sont excellents ; ces vents splendides dans l’éclat comme dans l’intimité, notamment.

Le plateau vocal n’est pas aussi parfait mais brille tout de même de mille feux. A commencer par une Jodie Devos en état de grâce : la voix est d’une fraîcheur enchanteresse, l’actrice délicate, et la musicienne transfigure ses airs en y insufflant une tristesse céleste. Sabine Devieilhe souffre toujours d’un suraigu disgracieux et d’un timbre très mat, mais sa diction ne tolère aucun reproche, son chant est d’une exactitude méticuleuse et ses graves superbement appuyés. C’est dans le très central « Viens Hymen » qu’elle s’épanouit le mieux. Julie Fuchs est une Emilie de luxe : un brin trop sage pendant la tempête, mais maîtrisant la grammaire ramélienne (très beaux trilles !) et faisant montre de vrais talents de danseuse. Les hommes n’ont pas à rougir, quoique les dimensions de la salle les obligent souvent à forcer leur voix pour avoir une meilleure projection, d’où des difficultés éprouvées par les barytons-basses dans le bas de la tessiture et par les ténors sur certaines notes émises en voix de tête. Edwin Crossley-Mercer charme avec ce qu’il a : les deux rôles les moins intéressants de l’œuvre. Alexandre Duhamel est un Huascar idéalement brut de décoffrage, aux imprécations sonores. Florian Sempey est mis en difficulté par la vaillance de Bellone mais se tire bien du confiant Adario. Stanislas de Barbeyrac est moins élégant qu’à son habitude, il impressionne heureusement toujours par la vigueur de ses accents. Enfin Mathias Vidal est toujours aussi intense et bien plus à sa place en Valère/Tacmas qu’en Carlos/Damon. Terminons pour louer le fabuleux Chœur de chambre de Namur, dont la gourmande précision pour ces mots, ces notes, ces rythmes semble galvanisée par les danses qu’ils exécutent, notamment dans un « Brillant soleil » d’anthologie. En résumé, une fête pour les oreilles, quelques beaux moments visuels perdus dans une sombre vacuité, et un final massacré. Le public est ce soir cependant bien plus charmé que nous et réserve une standing ovation aux artistes.

 

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