Les portes ne claquent pas, elles volent !

Les Noces de Figaro - Versailles

Par Laurent Bury | ven 15 Janvier 2016 | Imprimer

Adepte du théâtre le plus nu, Jacques Copeau se plaignait que Le Mariage de Figaro fût une pièce lourde à monter, avec tous les accessoires et meubles exigés par le texte même. De fait, le chef-d’œuvre de Beaumarchais a un côté Feydeau, avec ces portes verrouillées, ces personnages qu’on cache sous un tissu ou derrière un fauteuil. Dans la mise en scène qu’il a conçue cet été pour Drottningholm, Ivan Alexandre a très intelligemment trouvé le moyen de contourner cette difficulté : ici, les portes ne claquent pas, elles volent, grâce au très astucieux décor unique d'Antoine Fontaine. Des rideaux reproduisant des croquis d’architecte délimitent les différents espaces successifs, pour finir attachés à leur pilier au dernier acte. Et si l’action se joue sur une petite scène surélevée, dont les dessous forment le pavillon où les uns et les autres se cachent à la fin, on voit presque constamment les personnages devant leurs tables de maquillage, les dames côté cour, les messieurs côté jardin, sans qu’ils redeviennent vraiment acteurs pour autant. Cet éclatement des lieux bénéficie surtout à l’acte 3, qui manque souvent d’unité : ici, le comte soliloque en « coulisses », les retrouvailles de Figaro avec ses parents ont lieu sur scène tandis que Chérubin et Barberine se câlinent en contrebas, puis la comtesse médite devant sa table, également hors de la petite scène centrale. Dans ce décor léger, l’intrigue est menée tambour battant, d’autant plus que, comme il sied à une folle journée, les récitatifs sont dits à un rythme d’enfer, sans doute avec la bénédiction du chef. Pour le reste de la partition, Marc Minkowski opte pour des tempos modérés, sans précipitation excessive, mais les quiproquos du dernier acte sont rondement menés. Dans les ensembles, on admire en particulier l’art avec lequel les Musiciens du Louvre et les chanteurs savent instaurer la sérénité d’un piano subito, qui n’en rend que plus sensible la frénésie qui précédait. Seul vrai regret : la coupure « traditionnelle » de l’air de Marcelline, et surtout de celui de Basile, compte tenu de l'identité du titulaire.

 © Mats Bäker

En effet, si la Marcelline de Miriam Treichl assure très correctement son rôle, n’est-ce pas un luxe insolent que de s’offrir l’une des meilleures hautes-contre du moment, pour un personnage souvent réservé à de simples comprimarios ? Certes, Anders Dahlin est chez lui à Drottningholm, mais qui aurait cru qu’après y avoir été un mémorable Zoroastre de Rameau, il reviendrait dans la tenue d’abbé de cour de Basile, ou sous la défroque d’un Don Curzio particulièrement ridicule, dont les bégaiements compromettraient presque la beauté du septuor du troisième acte ? Conformément à la création, Bartolo et Antonio sont également confiés au même chanteur, un Paolo Battaglia bougonnant au timbre un peu sourd. En l’absence de chœur, tous les passages où celui-ci intervient d’ordinaire sont interprétés par les solistes réunis, Chérubin et Barberine se substituant aux deux jeunes filles habituelles. Campé par une Ingeborg Gillebo au timbre sombre, Chérubin est celui sur qui la soirée s’ouvre et avec qui elle se referme, lorsque les femmes rejettent ses avances et le repoussent vers Barberine, ce qui ne satisfait guère son donjuanisme naissant (au début du grand ensemble du dernier acte, au lieu des premières notes de « Voi che sapete », on lui fait même chanter la sérénade de Don Giovanni). Florian Sempey semble manquer encore un peu de grave pour être tout à fait à l’aise en comte Almaviva ; dans son air, la voix s’épanouit vraiment lorsqu’il profite d’une reprise pour modifier la ligne de chant et l’orner dans l’aigu. Robert Gleadow est, lui, très sonore d’un bout à l’autre de sa tessiture et compose un Figaro bondissant et tournoyant, mais moins téméraire, moins révolutionnaire que parfois. En la voyant dans les bouffonneries King Arthur dirigé par Hervé Niquet, on n’aurait pas soupçonné qu’Ana Maria Labin puisse être une aussi superbe comtesse, au timbre charnu, dotée d’une projection impressionnante, qui sait exprimer la tristesse de son personnage sans devenir pour autant rabat-joie. Face à la Suzanne de Lenneke Ruiten, on se demande à l’inverse quelle Fiordiligi elle pourra être cet été à Aix-en-Provence, car si sa voix fraîche convient à la camériste de la comtesse, il y a un pas important à franchir pour passer à l’héroïne du troisième volet de la trilogie.

 

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