L'esprit des morts veille-t-il ?

L'Ile du rêve - Paris (Athénée)

Par Laurent Bury | mar 06 Décembre 2016 | Imprimer

Manao Tupapau. Pour Gauguin, il n’y a pas de doute : l’esprit des morts veille. Pas de doute non plus pour Mahénu, l’héroïne de L’Ile du rêve, ils sont parmi nous, toujours présents (le livret d’Alexandre et Hartmann les appelle « toupapahous »). Et l’on serait bien tenté de le croire aussi : si cette toute première œuvre lyrique de Reynaldo Hahn a pu revoir le jour, c’est que l’esprit de Pierre Loti veille, puisqu’elle a été ressuscitée en mai dernier dans le cadre du festival consacré à l’écrivain, à Rochefort. Sans doute aussi l’esprit de Massenet veille-t-il, car cette « idylle polynésienne » lui a été dédiée par son élève. L’esprit du compositeur, en revanche, dort peut-être, car malheureusement, l’adaptation conçue par Thibault Perrine ne donne hélas à entendre qu’un écho partiel de la partition. C’était ça ou rien, dira-t-on, mais quand même, la réduction est sévère et l’on aurait aimé connaître l’orchestration du jeune Reynaldo, d’autant que Julien Masmondet, à la tête des douze instrumentistes, semble croire à cette musique, encore un peu gauche parfois, mais très proche de Massenet souvent, avec ses lignes caressantes, mais avec l’étrangeté délibérée d’un chant tahitien que Hahn tenait peut-être de Loti lui-même.

Quant à l’esprit de Gauguin, il veille, certes, car la mise en scène d’Olivier Dhénin ne se prive pas de le citer à plusieurs reprises : lors du bal du troisième acte, la reine Pomaré et ses suivantes sur leur banc prennent la pose des cinq Tahitiennes de Ta Matete (mais de biais par rapport au public, curieusement), tandis qu’un peu auparavant, les choristes et figurants ont reconstitué D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ?, peint durant cette même année 1897 où Reynaldo Hahn composait sa partition. Invoquer Gauguin est ici tout à fait légitime, mais il est dommage que les décors et les costumes en soient, eux, aussi éloignés. Certes, on imagine mal toutes les chanteuses en tenue d’Eve. Cependant, pourquoi les avoir chaussées de godillots et affublées de tenues dévoilant un peu plus le corps que les traditionnelles « robes-mission », mais uniformément noires (sauf pour la princesse Oréna) ?


© Winterreise

Les esprits devaient aussi roupiller dur lorsqu’on engagea, même pour de petits rôles, deux ex-pensionnaires de l’Académie de l’Opéra-Comique : Ronan Debois n’est plus que vibrato, et Safir Behloul est contraint de parler toutes les notes qu’il n’a pas dans le gosier. Heureusement, de la même pépinière est issue l’exquise Marion Tassou, qui succède à sa très massenétienne créatrice Julia Guiraudon, Irène dans Sapho en 1897, Cendrillon en 1899. Avec un timbre dont la fraîcheur rappelle l’Agnès Mellon des premiers enregistrements de William Christie, cette jeune soprano éclate littéralement dans le rôle de Mahénu (Rarahu dans Le Mariage de Loti, best-seller de 1880 qui inspira aussi Lakmé). Peut-être la voix est-elle encore un peu verte pour les éclats du dernier acte, mais l’incarnation est tout à fait réussie, et l’on suivra désormais avec intérêt le parcours de cette artiste très prometteuse.

Deux autres noms un peu plus connus complètent la distribution. Bien que combinant deux rôles, Eléonore Pancrazi a encore trop peu à chanter à notre goût, mais elle est ici, comme à Nancy en septembre, parfaitement à sa place et maîtresse de ses moyens. Quant à Enguerrand de Hys, on s’inquiète d’abord de ne pas lui retrouver cette aisance qu’il manifestait en début d'année lors du concert de l’Adami : dans ce rôle créé par Edmond Clément, très « lotien » interprète de Pierre dans Madame Chrysanthème à l’Opéra-Comique et premier Pinkerton parisien, la voix paraît tendue, les aigus comme forcés. Peut-être le ténor fait-il partie de ces chanteurs qui mettent du temps à s’échauffer, car tout s’arrange au dernier acte, celui que le compositeur préférait et qu’il a sans doute aussi le mieux réussi : l’artiste semble redevenu lui-même, et la voix sonne beaucoup mieux.

On rêve maintenant d’un enregistrement de la partition telle que Reynaldo Hahn l’avait orchestrée. Encore une mission pour le Palazzetto Bru Zane ?

 

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