Béatrice Uria-Monzon, la même mais une autre

L'Instant Lyrique de Béatrice Uria-Monzon et Alain Duault - Paris (Elephant Paname)

Par Christophe Rizoud | mar 31 Octobre 2017 | Imprimer

Drôle d’Instant lyrique, certes de retour en ses murs après une ouverture de saison en tambours et trompettes Salle Gaveau, mais sous une forme inhabituelle. Au piano et à la voix, s’adjoint un récitant en la personne d’Alain Duault pour rendre hommage à Maria Callas à l’occasion du 40e anniversaire de sa disparition.

L’histoire d’Anna Maria Sophia Cecilia Kaloyeropoulos, devenue une des plus grandes chanteuses de tous les temps à force de talent, de travail, de courage et d’opiniâtreté, est connue. De mémoire, sans l’aide d’une seule note, avec la passion qui l’anime, Alain Duault nous invite à réviser un parcours qu’il place sous le signe de ce destin dont, depuis Verdi, on connaît la force. Son propos, fleuri d’anecdotes, est ponctué d’airs d’opéra, parmi ceux que Callas a marqués de son empreinte. Neuf au total illustrent musicalement les faits relatés avec parfois quelques circonvolutions narratives pour justifier leur interposition dans le récit. L’amateur d’opéra chevronné – sans parler du callassien invétéré – en sort-il davantage instruit ? Pas forcément, l’approche, biographique, se veut destinée à un large public, mais, la musique aidant, il n’aura pas vu le temps passer.

Pourtant, avouons-le : Béatrice Uria-Monzon n’est pas la première chanteuse à laquelle nous aurions pensé pour évoquer l’univers musical de Maria Callas. Non que nous n’aimions pas son chant. Au contraire. Elle fut notre première Charlotte en 1993 en version de concert au Théâtre des Champs-Elysées aux côtés de Laurence Dale en Werther. Puis vint Carmen, un peu partout dans le monde, avec l’évidence et le succès que l’on sait, Eboli flamboyante dans Don Carlos en 2005 à Toulouse, Venus en 2007 dans Tannhäuser à la Bastille, Chimène dans Le Cid en 2011 à Marseille – première tentative, nous semble-t-il, pour s’éloigner de cette tessiture de mezzo-soprano à laquelle sa voix de Junon outragée, chaude et sombre, semblait l’arrimer –, Léonor envoutante dans La Favorite à Paris en 2013, etc. Les (bons) souvenirs, nombreux, ont peu de rapport avec les rôles emblématiques de Maria Callas. Didon dans Les Troyens à Genève en 2015 en concluait jusqu’à présent l’engageante énumération. Depuis, nous écoutions de loin avec une bienveillance dubitative la rumeur élogieuse autour de prise de rôles habituellement dévolus à des sopranos dramatiques : Tosca, Macbeth, Adriana Lecouvreur bientôt à Saint-Etienne…

S’il existait un saint qui soit à l’ouïe ce que Thomas est à la vue, un personnage biblique auquel se référer pour décréter que l’on ne croit que ce que l’on entend, alors, comme l’apôtre incrédule, nous serions détrompé. Car sans rien avoir perdu de son velours et de ses accents capiteux, la voix de Béatrice Uria-Monzon peut à présent se mesurer à des partitions autrefois inaccessibles. L’émission apparaît allégée, la diction – à laquelle il fut longtemps reproché d’être épaisse –, fluidifiée, l’extension vers l’aigu confirmée sans concession pour autant à la projection des registres inférieurs. Celle qui désormais se présente comme soprano a gardé de sa tessiture originelle des couleurs fauves dont elle sait user pour surligner l’expression. Tosca, Lady Macbeth, Santuzza (Cavelleria Rusticana) appartiennent déjà à son répertoire scénique mais Leonora dans La forza del destino, Gioconda, Manon Lescaut et, encore plus surprenantes, Norma, Traviata sont toutes, le temps d’un air, dessinées sans excès et sans accrocs, avec une intelligence des moyens nourrie par l’expérience.

Que vaudrait cependant la performance technique sans la force de l'interprétation ? S’il est un point commun entre Maria Callas et Béatrice Uria-Monzon, outre l'élégance altière de la silhouette, c’est cette faculté de pénétrer le personnage et, sans désordre gestuel ou expressif, de donner à comprendre – et mieux à partager – les émotions en jeu. La lecture – parlée – des lettres de Violetta et de Lady Macbeth consacre la tragédienne qui, privée de l’artifice du chant, continue d’insuffler vie aux mots.

Au piano, Antoine Palloc fait mieux que se charger, avec son imagination coutumière, de camper le décor et d’accompagner l’interprète : il est le troisième pilier d’un spectacle que l’on peut encore applaudir à Paris, toujours à Elephant Paname, vendredi 3 novembre puis à Bordeaux, mercredi 15 novembre, Liège, vendredi 24 novembre... (s’il reste des places).

 

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