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Amitai Pati : « avec Mozart, on n’arrête jamais d’apprendre à chanter » 

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Interview
4 juin 2026
Le ténor s’apprête à incarner pour la première fois le rôle de Belmonte dans l’Enlèvement au Sérail de Mozart, au Théâtre des Champs Elysées jusqu’au 12 juin, sous la direction de Laurence Equilbey

Que pouvez-vous nous dire sur votre personnage, Belmonte ?

C’est un personnage très riche, une personnalité à plusieurs facettes. Il possède évidemment un aspect comique, léger, mais dévoile progressivement une véritable profondeur psychologique. C’est la première fois que j’interprète ce personnage et il représente un défi important pour moi. J’ai échangé avec plusieurs collègues afin de mieux le comprendre et de le situer dans l’œuvre. Lorsque je suis arrivé pour préparer cette production, je n’avais pas d’a priori sur le rôle. J’ai donc beaucoup discuté avec le chef d’orchestre et avec le metteur en scène afin de comprendre leur vision et de m’y adapter.

Ce qui est intéressant, c’est qu’il peut paraître sûr de lui à certains moments, mais il est également très anxieux, nerveux et parfois frustré. Il a le sens du devoir, considère qu’il doit rester fort pour soutenir les autres personnages. J’aime beaucoup son évolution au fil de l’histoire. Au début, il est un peu réservé et curieux. Puis vient la fin du deuxième acte, avec cette scène de jalousie qui constitue pour moi un tournant dans la pièce. À partir de ce moment-là, l’œuvre quitte partiellement le registre de la comédie pour explorer la complexité des sentiments humains et amoureux.

Belmonte s’imagine que Constance s’est peut-être rapprochée d’un autre homme. Même s’il aimerait la retrouver, il comprend aussi que les choses peuvent avoir changé et que sa place dans sa vie n’est pas acquise. C’est ce qui me touche dans cette partition : les personnages semblent réels. En faisant abstraction du lieu de l’action et de certaines péripéties, on pourrait facilement imaginer qu’ils existent encore aujourd’hui.

La partition de Belmonte est très virtuose, presque belcantiste, c’est d’ailleurs un rôle qui a été chanté par des ténors rossiniens. Mais il est aussi écrit en allemand, une langue que l’on n’associe pas spontanément à ce genre d’écriture vocale.

La langue allemande représente pour moi un défi considérable. J’aime chanter sur les voyelles, ce qui est plus facile dans les répertoires français ou italiens. En allemand, les consonnes jouent un rôle essentiel et demandent beaucoup de précision dans le phrasé et la façon dont vous colorez les phrases. Cette écriture vocale est effectivement très exigeante. Je m’inspire aussi de grands interprètes du rôle, notamment Francisco Araiza qui a pour lui à la fois la beauté du chant, la profondeur et la capacité à faire vivre chaque mot. Pour ma part, j’essaie d’apporter une certaine souplesse belcantiste à cette partition. Mon objectif est de laisser la musique s’exprimer naturellement.

Comme dans tout Singspiel, les dialogues parlés constituent un aspect parfois jugé problématique dans l’Enlèvement au Sérail ; comment ont-ils été abordés par Florent Siaud ?

Passer du chant à la parole demande d’ajuster constamment la technique. Il faut conserver la projection vocale tout en restant naturel dans le débit et le phrasé. La mise en scène nous aide énormément. Le décor est simple, à la fois élégant, moderne et très efficace. Cela nous permet de nous concentrer davantage sur la musique et sur le jeu plutôt que sur des contraintes techniques complexes. Cela favorise aussi une forme de naturel dans les dialogues. Les échanges ressemblent davantage à de véritables conversations, ce qui renforce la crédibilité de l’histoire. Je trouve qu’ils s’enchainent de façon très fluide avec les airs.

L’Enlèvement au Sérail traite aussi des différences culturelles, d’une façon qui peut d’ailleurs paraitre choquante aux auditeurs actuels…

Le metteur en scène a créé un univers plus proche de la fantaisie que de l’ultra-réalisme. C’est très intéressant de mon point de vue, car ça permet de prendre de la distance avec certains stéréotypes qui pourraient être perçus différemment aujourd’hui. Ici, nous entrons quasiment dans un monde de cinéma ou d’aventure. Quand vous regardez Indiana Jones, vous ne vous demandez pas si le film est réaliste dans sa façon de traiter les personnages. Ici aussi, c’est l’action qui est au premier plan. Ainsi, l’objectif n’est pas de provoquer ou d’offenser, mais d’inviter le public dans un univers théâtral. C’est l’esprit même du spectacle.

Mozart occupe une place importante dans votre carrière. On a l’habitude de dire qu’avec sa musique, les musiciens ne peuvent pas tricher. Qu’est-ce que sa musique vous apprend sur votre propre technique et sur votre voix ?

Ah… [silence] Je dirais avant tout que Mozart m’enseigne que l’on n’arrête jamais d’apprendre à chanter. Même lorsque l’on a interprété une œuvre de nombreuses fois, il reste toujours quelque chose à découvrir ou à améliorer car la profondeur des personnages reflète exactement celle de la musique. Cette musique exige à la fois une technique solide et une ligne vocale qui allie beauté et souplesse. C’est pourquoi beaucoup de chanteurs vous parlerons spontanément de Mozart si vous leur demandez ce qui contribue le plus à développer une voix saine. Sa musique, non contente d’être très agréable à chanter en raison de sa beauté, vous aide à construire une technique stable, à garder la souplesse de votre voix et à maintenir une grande discipline vocale.

Pour moi, Mozart reste extrêmement difficile. Certains chanteurs trouvent peut-être cela naturel, mais ce n’est pas mon cas. Mais c’est une difficulté que j’accueille avec beaucoup de plaisir tant elle m’aide et me pousse à progresser. Et c’est un compositeur qui peut s’adapter à beaucoup de typologies vocales et de sensibilités musicales, depuis les belcantistes, comme Jessica Pratt qui chante Constance dans cette production et moi, jusqu’à des chanteurs qui viennent du baroque.

La musique a toujours fait partie de votre vie, depuis votre enfance en Nouvelle-Zélande. Mais il me semble que le sport est aussi très important pour vous. En quoi cela vous aide-t-il avant une représentation ?

Le sport m’aide, de façon générale, non seulement à rester en forme mais aussi à trouver mon équilibre, à rentrer dans ma bulle et à me concentrer. Avant un spectacle, j’aime également écouter de la musique, pas forcément de la musique en rapport avec ce que je chante. Juste quelque chose pour me détendre. Je veille aussi à bien manger, plusieurs heures avant la représentation, et je fais mes exercices vocaux en essayant surtout de rester calme ! Il y aura tellement d’énergie à donner sur scène que ça ne sert à rien de la gaspiller trop tôt !

Vous avez participé à plusieurs programmes destinés aux jeunes chanteurs, le Young Singers Project à Salzbourg et le programme Merola pour jeunes artistes à San Francisco. Qu’en avez-vous retiré ?

Ces programmes m’ont beaucoup apporté évidemment ! Ils m’ont appris l’humilité et la discipline et m’ont aidé à réaliser que je ne suis pas le seul dans cette profession, qu’il y a tellement d’artistes extraordinaires et motivés autour de nous. Ils m’ont aussi permis de partager la scène avec des chanteurs confirmés, ce qui est toujours un excellent apprentissage, et enfin, ils m’ont fait comprendre l’importance du travail quotidien et de l’entourage. Avoir de bons collègues est essentiel pour recueillir leurs conseils et grandir non seulement vocalement, mais mentalement et humainement. Le public entend non seulement les voix, mais il ressent aussi l’énergie qui circule sur scène entre les artistes. Mais au-delà des collègues, bien s’entourer avec des agents compétents et qui connaissent les voix, écouter ses proches, discuter avec les responsables des salles… Tout cela est essentiel !

Cet entourage vous aide-t-il à maintenir l’agilité vocale qui est un peu votre marque de fabrique, et à préparer vos prochains rôles ?

Oui, absolument ! Ma compagne, qui est également chanteuse, m’aide beaucoup. La virtuosité, l’aisance dans les vocalises, lui sont très naturels alors que c’est un travail permanent pour moi. Son avis est donc très précieux ; elle me dit notamment de rester aussi détendu que possible au niveau des épaules et du visage pour que les vocalises, notamment celles que vous faites dans le registre aigu, coulent de façon fluide. C’est évidemment plus facile à dire qu’à faire mais c’est un conseil précieux (rires) ! Je fais des vocalises tous les jours, même lorsque je n’en ai pas un besoin immédiat, d’abord très lentement, puis de plus en plus vite. Je privilégie aussi des exercices qui relient le registre grave à l’aigu, pour réduire la sensation de rupture que vous pouvez avoir lors du passage. C’est un travail répétitif et assez peu spectaculaire, mais cette régularité est essentielle pour préserver la souplesse de la voix. L’essentiel est de conserver une voix libre et souple. Plus on cherche à forcer, plus les difficultés apparaissent.

S’agissant des choix de rôles, qui sont les décisions les plus critiques à prendre pour un chanteur, je consulte en premier lieu ma professeure de chant, qui connait ma voix mieux que quiconque et comprend très bien dans quelle direction elle évolue. Ma compagne, qui a une grande expérience internationale, mon agent et les théâtres sont aussi de bons partenaires. Il y a des directeurs de salle avec qui j’ai une vraie relation de confiance, qui peuvent me dire : « nous aimerions que vous chantiez ce rôle chez nous, mais nous nous demandons si ce n’est pas encore un peu tôt, vous prenez le temps de regarder la partition et vous nous donnez votre réponse quand vous êtes sûr de vous ». Sans oublier le public lui-même ! Des spectateurs me disent parfois : « vous devriez considérer tel rôle » et je leur réponds : « mais c’est une très bonne idée, comment vous y avez pensé ? » « C’est que je vous suis depuis longtemps, j’ai l’impression de très bien connaitre votre voix ! »

Justement, comment imaginez-vous l’évolution de votre répertoire et de votre voix dans les années qui viennent ?

Pour l’instant, je souhaite continuer à approfondir Mozart et le bel canto. Je pense que ma voix s’épanouit naturellement dans ce répertoire, qui représente certes un défi technique mais où l’on trouve aussi des rôles merveilleusement bien écrits, qui vous aident à renforcer votre technique sans abimer votre voix. Je considère qu’aller trop vite serait une erreur et je préfère construire ma carrière progressivement, la cultiver avec patience pour préserver ma voix sur le long terme.

Au cours des prochaines années, j’aimerais avoir l’occasion de retrouver un certain nombre d’artistes sur scène, notamment ma compagne et mon frère [Pene Patti, ndlr] ; on cherche des opéras où il y a deux ténors (rires) ! Je serais aussi très heureux de chanter à nouveau sous la direction d’Ivan Repusic avec qui j’ai travaillé sur La Traviata à la Deutsche Oper de Berlin. C’est un musicien remarquable doté d’une très grande intelligence, avec qui je me suis senti constamment soutenu et en confiance !

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