À rebours des discours alarmistes sur l’avenir du spectacle vivant, le Théâtre des Champs-Élysées affiche une belle santé et revendique une vision assumée de l’opéra aujourd’hui. Entre fidélité aux œuvres, refus des relectures trop conceptuelles et attention portée à l’expérience du spectateur, son directeur défend un théâtre comme lieu de concentration… et de confrontation. Alors que se dessinent déjà les saisons à venir, Baptiste Charroing revient sur une année marquée par le retour du public et esquisse les lignes de force de la saison 26/27 qui entend concilier exigence musicale et vitalité contemporaine.
- Même si votre première saison à la tête du Théâtre des Champs-Élysées n’est pas encore terminée, quel premier bilan tirez-vous de l’année ?
Le bilan est très positif. Ce qui me frappe d’abord, c’est que la stratégie que nous avons mise en place autour du lieu de vie du théâtre semble porter ses fruits. Nous avons beaucoup travaillé sur l’accueil, la convivialité, l’expérience globale que vivent les spectateurs lorsqu’ils viennent ici. On se rend compte qu’un théâtre n’est pas seulement un endroit où l’on assiste à un spectacle : c’est aussi un lieu de rencontre, de partage, un espace social. Cette dimension est essentielle et elle ne devait pas être négligée. Il y a aussi le sentiment que notre programmation correspondait à une attente réelle du public. Les spectateurs du Théâtre des Champs-Élysées sont exigeants, très informés, et il fallait leur proposer à la fois du renouvellement et un niveau d’excellence artistique élevé. Aujourd’hui, les chiffres sont très encourageants : nous n’avons jamais accueilli autant de spectateurs et nous avons également réuni un nombre inédit de mécènes autour du projet du théâtre. On ressent clairement une forme de retour du public vers l’opéra et vers le spectacle vivant en général. D’ailleurs, ce phénomène ne concerne pas uniquement notre maison : beaucoup d’autres institutions lyriques observent la même dynamique. C’est extrêmement réjouissant, car contrairement à ce que l’on dit, l’opéra reste un art profondément vivant.

- Quels moments de la saison vous ont particulièrement marqué ?
Il y a eu plusieurs moments forts, notamment l’ouverture avec La Damnation de Faust ou encore Robinson Crusoé. Ce sont des productions qui ont suscité des réactions parfois très contrastées, mais c’est précisément ce qui fait la richesse de notre métier. Le spectacle vivant comporte toujours une part d’imprévu. On travaille pendant des mois, parfois des années, à imaginer une production, à réunir des artistes, à construire une vision. Puis arrive le moment où l’on présente le résultat au public, et là, il peut se produire des surprises : certaines choses fonctionnent au-delà de ce que l’on espérait, d’autres moins. Mais cette confrontation est passionnante. Elle fait partie intégrante de la vie artistique. Je pense qu’il faut accepter cette dimension d’incertitude, aussi bien du côté des professionnels que du côté du public. C’est justement ce qui rend l’opéra si passionnant : chaque représentation est unique, chaque rencontre entre une œuvre et un public peut produire une émotion différente. C’est cette vitalité qui distingue profondément le spectacle vivant des autres formes de culture.
- La prochaine saison s’ouvrira avec Le Crépuscule des dieux. Pourquoi ce choix pour lancer votre saison 26/27 ?
En réalité, c’est d’abord une opportunité qui s’est présentée dans le calendrier, mais une opportunité qui a immédiatement pris un sens symbolique. Lorsque j’ai eu la possibilité d’accueillir la conclusion du cycle dirigé par Kent Nagano, j’ai tout de suite souhaité que le Théâtre des Champs-Élysées en fasse partie. J’ai été très impressionné par le travail accompli tout au long de ce cycle autour de la tétralogie de Richard Wagner, et il m’a semblé naturel d’accueillir la fin de cette aventure musicale dans notre maison avec Le Crépuscule des dieux. C’est une œuvre monumentale, à la fois musicale, dramatique et philosophique, et ouvrir une saison avec un tel titre constitue évidemment un geste fort. Mais au-delà du symbole, c’est aussi l’occasion de rappeler la place du Théâtre des Champs-Élysées dans le paysage lyrique : un lieu capable d’accueillir de grands projets artistiques et de s’inscrire dans des aventures musicales d’envergure internationale.
- Dans un monde dominé par les écrans et les technologies, quel rôle peut encore jouer votre théâtre aujourd’hui ?
Je crois justement que le théâtre devient un espace de plus en plus précieux. D’une certaine manière, il est en train de devenir un sanctuaire de l’attention et de la concentration. C’est l’un des derniers endroits où l’on accepte de couper son téléphone, de se déconnecter et de consacrer du temps à une expérience artistique collective. Mais il ne s’agit pas seulement d’écoute ou de contemplation. Le théâtre est aussi un lieu de sociabilité. Historiquement, l’opéra est né dans des espaces de discussion, d’échange, de débat. Les spectateurs viennent pour voir un spectacle, mais aussi pour partager un moment, pour discuter, pour confronter leurs impressions. Cette dimension collective reste fondamentale. Il faut néanmoins être lucide : l’opéra ne sera jamais un art de masse. Il se vit dans des salles, et ces salles ont une capacité limitée. Mais cela ne veut pas dire qu’il doit se couper du monde contemporain. Au contraire, les créations, les mises en scène, les choix artistiques doivent continuer à dialoguer avec notre époque et à s’adresser à des publics variés. L’enjeu est de rester fidèle à l’essence de cet art tout en conservant une connexion forte avec la société actuelle.

- Quelle est votre ligne artistique pour les nouvelles productions lyriques du Théâtre des Champs-Élysées, et comment se construisent les saisons futures, notamment au regard des œuvres programmées ?
Ma démarche est assez simple : je commence toujours par la musique. Le point de départ d’une production est l’équipe musicale : le chef, les chanteurs, la vision musicale du projet. Ensuite seulement vient le travail avec les équipes artistiques sur la mise en scène. Je n’ai pas de ligne esthétique unique et rigide. En revanche, il y a une chose à laquelle je tiens beaucoup : je ne souhaite pas que les œuvres soient totalement détournées par des concepts qui s’éloignent radicalement du livret ou de l’esprit de la pièce. Cela ne veut pas dire que je porte un jugement sur ceux qui choisissent cette voie : il y a de la place pour toutes les approches dans le monde de l’opéra. Mais ce n’est pas la direction que je souhaite donner ici. Au Théâtre des Champs-Élysées, je demande avant tout aux metteurs en scène de travailler à partir de l’œuvre elle-même, de proposer une lecture fidèle à la dramaturgie originale. Une fois ce principe établi, je leur laisse une grande liberté artistique. Ils peuvent explorer des esthétiques modernes, aborder des problématiques contemporaines, renouveler le regard porté sur les œuvres. On peut être à la fois respectueux de la tradition et pleinement ancré dans notre époque. Ce qui m’enthousiasme le plus, en réalité, c’est d’avoir toute cette diversité à la fois. La prochaine saison fera cohabiter des œuvres de Giacomo Puccini, Georges Bizet, Christoph Willibald Gluck, Hector Berlioz, Georg Friedrich Handel ou encore Gaetano Donizetti. C’est exactement l’identité du Théâtre des Champs-Élysées : faire dialoguer les styles, les époques et les formats, entre opéras scéniques, versions de concert ou propositions destinées à de nouveaux publics. Si je devais en citer un qui me réjouit particulièrement, ce serait peut-être Manon Lescaut. C’est une œuvre que l’on voit relativement rarement sur scène à Paris, et la présenter ici constitue donc un véritable événement artistique. Au fond, ce qui m’enthousiasme le plus, c’est justement cette richesse : au Théâtre des Champs-Élysées, il n’y a pratiquement pas une semaine sans une proposition différente. Et derrière cette programmation, il y a aussi un travail de projection très en amont. Nous construisons toujours plusieurs saisons à la fois : aujourd’hui, par exemple, nous finalisons déjà la saison 2027-2028, nous avançons sur 2028-2029 et nous commençons à réfléchir à 2029-2030. Cela demande du temps, des coproductions internationales, des choix artistiques mûrement réfléchis. Mais c’est aussi ce qui permet de garantir la cohérence et l’ambition d’un projet artistique sur la durée.


