Que n'a-t-il déposé un brevet ?

Léonard de Vinci - L'invention de l'opéra

Par Yvan Beuvard | lun 23 Décembre 2019 | Imprimer

L’année anniversaire qui s’achève aura été révélatrice de bien des facettes de la personnalité fascinante de Léonard de Vinci. Y manquait cependant un trait essentiel. « His musical thought and activities have received little serious attention and have never been treated systematically » lit-on sous la plume d’Emanuel Winternitz dans le New Grove Dictionary of Music and Musicians. C’en est maintenant fini avec l’ouvrage magistral que nous livre Olivier Lexa.

L’erreur d’un bibliothécaire fit remettre à l’auteur un opuscule manuscrit non désiré, dont la découverte allait bouleverser la vie. Au terme de quatre années de cheminements laborieux, fructueux comme incertains, l’auteur nous livre une somme appelée à faire date. Ce monument d’érudition nous plonge dans un vaste tableau, foisonnant, marqué par la fermentation intellectuelle et artistique des principaux centres du nord de la péninsule. Les cours, les souverains nous deviennent familiers au fil des pages, Sforza, Este, Gonzague, Médicis, mais aussi les figures artistiques et littéraires qui nourrissent la pensée du maître. En 1520, donc peu après sa mort à côté de Blois, un témoin écrit à son propos : « [Il] était un rare maître inventeur d’élégance et singulièrement d’agréables spectacles théâtraux ; possédant aussi la musique exercée sur la lira au doux chant, il devint cher au plus haut niveau à tous les princes qui le connurent » (p.135).

En deux siècles, les écrits sur la gestation de l’opéra n’ont pas manqué. La plupart d’entre eux se focalisaient sur les évolutions du madrigal dramatique, du ballet de cour pour ce qui relève de notre pays, ou au travers de ses antécédents littéraires, intermezzo et drame pastoral. Ainsi les musicologues ont-ils centré leurs travaux sur l’évolution des formes et du langage musical. Les historiens de la musique s’accordaient généralement sur la date de 1600 (l’Euridice, de Peri) pour situer la naissance du genre, concomitamment avec l’apparition de la basse continue et du stile recitativo. C’était méconnaître l’aspect scénique dont l’évolution fut particulièrement marquée par l’apport de Léonard de Vinci. Le spectacle est essentiel, s’imposant alors comme la condition de la combinaison du livret et de la musique. Si, hors de France, la littérature relative à la scène italienne entre 1500 et le début du XVIIe siècle était abondante, on comptait sur les doigts d’une main nos contributions à ces recherches.

La révélation à laquelle nous invite l'auteur est propre à remettre en perspective les conditions de la naissance de l’opéra. Le cliché qui réduit l’œuvre du maître à quelques dizaines de peintures et à des inventions géniales n’a plus lieu d’être. La mise en scène est au cœur de l’activité et de la réflexion de Léonard de Vinci. Le premier chapitre, De facto, analyse La Festa del Paradiso, puis, en 1491, ce sont Les sauvages, Danae, dont la relation détaillée nous fait regretter d’autant la perte de la musique, et enfin La Fabula d’Orfeo.

La description du premier spectacle qualifié de « proto-opéra », La Festa del Paradiso, laisse pantois. Pour la somptueuse rappresentazione donnée à Milan en 1490, à l’occcasion de festivités nuptiales chez les Sforza, sont inventés le rideau de scène, des machineries, au service de la réunion des arts. Sa production va s’intensifier, s’approfondir, mobilisant toutes ses facultés d’invention. La figure d’Orphée domine toute la Renaissance et le baroque : littéraire, philosophique et musicale. Politien occupe une place centrale dans la diffusion et l’illustration du mythe, qui jalonne l’ouvrage. Vinci fut un rare joueur de lira da braccio, au point que Laurent le Magnifique l’envoya à ce titre auprès de Ludovic le More, à Milan. Chanteur (défenseur de la monodie), improvisateur, luthier, ce Léonard de Vinci que nous découvrons, est bien le témoin et l’acteur de ces temps d’encyclopédisme et de curiosité où l’on pouvait être célèbre dans de multiples disciplines. S’il n’est pas sûr qu’il ait fréquenté Josquin, nous en avons la certitude avec Gaffurio, dont il réalisa le portrait. Aucune mélodie ne nous en est parvenue, si ce n’est au travers d’un amusant rébus musical (p.140). On se souvient de la réalisation de sa viola organistica, en 2012, parmi ses nombreuses inventions organologiques. Sa participation aux cénacles où la réunion des arts alimentait les échanges est attestée. Le mouvement « principe de toute vie » est approfondi dans le chapitre 2, en relation avec l’espace scénique et la lumière, assorti de spéculations sur le nombre d’or. Le 3e chapitre nous vaut une analyse richement documentée de la renovatio theatrali du quattrocento. Le suivant approfondit les données musicales, les spéculations sur l’essence de la musique, ses fondements théoriques, ses formes, ses instruments comme ses écritures vocales.  Les sources littéraires et philosophiques de la pensée de Léonard sont exploitées dans les chapitres suivants. L’ultime chapitre est centré sur les quatre ouvrages lyriques réalisés par le maître. En 2007, La Fabula di Orfeo, de Politien, fut recréée par Francis Biggi, à Sarrebourg, puis en 2014 à Royaumont, mais privée du dispositif inventé par Vinci. La lecture de ce passionnant ouvrage devrait susciter un regain de curiosité envers l’œuvre, et pourquoi pas, une tentative nouvelle d’en retrouver l’essence et la force dramatique.

Au terme de la lecture du dernier ouvrage d’Olivier Lexa, plus jamais notre regard sur les toute premières productions lyriques, notre écoute aussi, ne pourront être semblables à ce qu’ils étaient. Le corps de l’ouvrage compte 272 pages, auxquelles il faut ajouter 60 p. d’annexes, des tables, une bibliographie riche d’une quinzaine, plus de 50 de notes, 10 d’index des noms, sans oublier les 60 reproductions en couleur, hors-texte, qui l’enrichissent et explicitent les descriptions. La bibliographie, très riche, omet cependant quelques publications importantes citées par les ouvrages de référence. Ce sera la seule réserve, dérisoire, au même titre que l’orthographe de « satirique ».

Si l’essai s’adresse déjà aux érudits, musiciens, férus d’histoire de l’art et des spectacles, le curieux du baroque, de l’humanisme en fera son miel. Ordonnée avec clarté, d’une langue élégante et précise, cette somme se lit aisément, et son volume ne doit pas rebuter : la richesse, la densité de l’ouvrage ne font pas obstacle à sa consultation par le lecteur pressé, ou simplement à la recherche d’un sujet auquel répondra tel ou tel chapitre. Une référence, mais aussi un beau cadeau pour les fêtes, et bien après…

 

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