Le J.O. de Jacques O

M. Offenbach nous écrit, Lettres au Figaro et autres propos

Par Laurent Bury | mer 23 Janvier 2019 | Imprimer

En 1855, Hippolyte de Villemessant (1810-1879) fondait un périodique baptisé Figaro, qui allait bientôt s’appeler Le Figaro et cesser de mériter son surnom de « journal des cocottes » pour devenir un grand quotidien politique. En 1856, Jacques Offenbach (1819-1880) ouvrit son Théâtre des Bouffes-Parisiens, qui allait rapidement quitter les Champs-Elysées pour le Passage Choiseul et proposer non plus des œuvrettes à trois personnages mais d’ambitieux spectacles en trois actes. Une amitié unissait les deux hommes, et Villemessant manifesta très vite son désir de faire du Figaro « comme le Journal officiel des Bouffes-Parisiens », ainsi qu’il l’explique dans ses Mémoires d’un journaliste dont il publia quelques bonnes feuilles dans son quotidien en 1876. De fait, Le Figaro se fit l’auxiliaire du compositeur dans ce que Jean-Claude Yon  n’hésite pas à présenter comme un véritable « plan média », Offenbach se révélant d’emblée un redoutable « communiquant », très au fait de ce qui était bon pour sa réputatio : lorsqu’il rompit des lances avec son ennemi intime le critique Jules Janin, le compositeur ne manqua de le remercier pour ses « réclames hebdomadaires et malveillantes ». Villemessant publia en 1873 ce qui pourrait bien être l’une des premières interviews de musiciens dans la presse française et Le Figaro pratiquait allègrement la « publi-information », ne manquant jamais de relater la moindre anecdote susceptible de relancer l’intérêt, d’alimenter ou de provoquer artificiellement des polémiques afin que le nom d’Offenbach soit constamment rappelé aux lecteurs. A se demander même dans quel sens allait la relation : ces articles avait-il pour but de vendre du compositeur, ou bien le nom d’Offenbach faisait-il vendre le journal ?

On comprend donc aisément pourquoi, en cette année de bicentenaire de sa naissance, il a été décidé de réunir en un seul volume tous ces documents qui lient l’auteur de La Belle-Hélène à ce journal auquel il adressa 38 lettres pour publication. Ces 38 lettres sont ici complétées par divers articles concernant Offenbach, citant ses propos ou détaillant ses faits et gestes. En appendice, on trouve aussi des textes publiés non par Le Figaro, mais dans L’Artiste : quatre articles de critique musicale dont le compositeur fut l’auteur en 1855, deux autres parus dans L’Autographe en 1864 (dont un hommage à Meyerbeer récemment décédé), et un texte sur Wagner, daté de 1879.

Ce recueil permet donc un « contact direct », un « accès direct » à Offenbach par le biais de sa propre parole, mais avec tout le confort offert par la mise en perspective et les annotations de cet éminent offenbachien qu’est Jean-Claude Yon. Son érudition sans faille nous éclaire sur des sujets comme les liens possibles entre Offenbach et Flaubert, et nous comprenons grâce à elle le sens de plaisanteries qui nous échapperaient totalement (si Edmond About est présenté comme « maire du 13e arrondissement » c’est parce qu’à l’époque où il n’en existait encore que douze, un mariage célébré à la mairie du 13e était en fait une union libre).

Si ce volume va de 1854 à 1880, on ne saurait néanmoins y voir un véritable parcours biographique. Jean-Claude Yon souligne lui-même l’absence de certains grands titres attendus, Le Figaro ayant peut-être jugé plus utile de porter Offenbach à bout de bras lors de ses combats les plus ardus, plutôt que de l’accompagner dans ses succès. On trouve ainsi des textes sur Barkouf, sur Les Bergers ou sur Vert-Vert plutôt que sur La Périchole ou La Vie parisienne. Par ailleurs, peut-être pour défendre un compositeur attaqué et en perte de vitesse, les dix années postérieures à la guerre de 1870 occupent les deux tiers de l’ouvrage, avec une accumulation de souvenirs d’abord, d’hommages posthumes ensuite, lorsqu’on en arrive aux derniers mois de vie d’Offenbach, avant le triomphe posthume (non évoqué ici) de ces Contes d’Hoffmann que le compositeur annonçait déjà en 1873. On appréciera ici l’humour quasi-surréaliste des affiches annonçant les fêtes données chez le compositeur, véritables collages d’images incongrues et textes invraisemblables (« Prenez vos pieds, lavez-les dans une casserole ; grattez-les bien jusqu’à ce qu’ils e dégoûtent plus ; mettez-les dans l’eau bouillante jusqu’à ce que vos os se détachent facilement ; vous faites alors une bonne farce, et vous mettez les pieds dans le plat. C’est aussi agréable à exécuter qu’à manger »), mais l’on retrouve tout au long des lettres ces qualités – « malice, bon sens et bon goût » qu’Offenbach jugeait caractéristiques de l’opéra-comique français, genre qu’il voulut ressusciter en pratiquant « l’art difficile de faire court et mélodieux ».

 

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